Archives de catégorie : musique

Top 2015 (#14)

14. Julien Baker – Sprained Ankle

Quelques arpèges de guitare électrique, une poignée de pédales d’effet et de rares overdub, surtout une voix incroyable, voilà qui suffit à faire un album magique, enregistré dans le même studio que celui de Natalie Prass… pour un résultat résolument différent, sans violons ni harpes, avec une seule ligne musicale et thématique, parcourue avec une humilité résolue.

“Wish I could write songs about anything other than death”, dit une des chansons, tandis qu’un article titre un peu facilement « A Sad Record for People Who Like Sad Records ». J’ai peur que trop peu de gens l’aient écouté, ce Sprained Ankle offert par une jeune femme de 19 ans au prénom de garçon. Ce serait une injustice. Quelque chose de merveilleux vient peut-être de commencer entre nous et Julien Baker.

Top 2015 (#15)

15. The Color Bars Experience, Jason Lytle & Troy Von Balthazar – High on the Sound (Elliott Smith’s Figure 8)

On ne dit pas souvent à quel point Elliott Smith était un excellent guitariste – ses morceaux sont (malheureusement) pour la plupart inaccessibles aux débutants. Ceci, et le fait qu’il était l’un des meilleurs mélodistes rock depuis Paul McCartney, explique sans doute qu’aujourd’hui ses albums nous paraîssent bien plus représentatifs de leur époque (la deuxième moitié des années 90), et bien plus écoutables, que toute la vague “grunge” souvent pas très finaude qui pourtant dominait les ondes.

Le dernier album publié de son vivant, Figure 8, constitue l’apogée de cette carrière, le moment où ses qualités hors pair se complétaient d’une capacité à écrire des arrangements aussi épatants que ceux des Beatles, groupe qu’il a toujours vénéré.

En 2015, Yann Debiak se lançait dans le projet fou d’arranger cet album culte pour un orchestre de chambre et d’en confier l’interprétation à deux chanteurs magiques pour notre génération : Jason Lytle (Grandaddy) et Troy Von Balthazar (Chokebore), le temps d’une tournée. Le résultat est hallucinant d’élégance (et peut être écouté sur le site de l’émission Label Pop de France Musique, jusque fin janvier 2016 seulement).

Top 2015 (#16)

16. Natalie Prass – s/t

Avec ses arrangements un brin indie, un brin soul, un brin Great American Songbook, un brin 70s, une petite touche Broadway, et plus de trente musiciens dans les crédits, le premier album de Natalie Prass n’est pas aussi personnel, pas aussi favorable au coup de foudre immédiat que d’autres disques plus incarnés de chanteuses compositrices actuelles.

Pourtant les écoutes ultérieures révèlent peu à peu, dans cette petite dizaine de chansons au romantisme délicieusement anachronique, une production magnifique (notamment des arrangements chambristes impeccables) et une voix qui sait jouer sur ses forces, particulièrement sur les morceaux les moins rock. Au final c’est un album auquel on sera revenu comme à un camarade, comme à une évidence : peu de choses aussi splendides et aussi richement orchestrées nous ont accompagnées cette année.

Top 2015 (#17)

17. Trois albums de female-fronted rock

J’avais prévenu dès le début : je triche deux fois, et celle-ci est la seconde. Partagent donc la dix-septième place trois groupes américains qui ont en commun d’être mené par des femmes et d’avoir au minimum dix années d’existence.

Sleater-Kinney – No Cities To Love

En réalité je ne suis pas en mesure de faire mon intéressant sur ce coup là. Je n’ai pas écouté ces trois groupes à leurs « grandes époques » respectives, et je n’ai pas de remarque particulièrement instructive à ajouter à la musique. Ces trois albums de rock à guitare sont excellents, bien meilleurs que la moyenne des albums-du-retour-après-10-ans-d’absence.

Je répète ici le refrain du morceau ci-dessus, qui a une résonance particulière en ce début 2016 :

Exhume our idols and bury our friends
We’re wild and weary but we won’t give in
We’re sick with worry
These nerve less days
We live on dread in our own gilded age

Veruca Salt – Ghost Notes

Une fille avec une Gibson SG c’est quand même dinguement sexy. (Vous aviez déjà écouté Seether ? On ne fait plus ça aujourd’hui, c’est regrettable.)

Screaming Females – Rose Mountain

Top 2015 (#18)

18. Grimes – Art Angels

Le deuxième album de Grimes est tellement énorme à tous points de vue que ce n’est même plus une confirmation de son talent, c’est une explosion. Métaphore qui va bien à cette veine de pop maximaliste, mais suffisamment infusée de subtilités inattendues pour durer plus d’une saison. L’impression tenace est que Claire Boucher a une incroyable facilité à composer des tubes intelligents, jubilatoires et un peu dérangeants (facilement sept sur les quatorze titres de l’album !). En comparaison, on ne compte plus le nombre de feux de paille synth-pop produits par un svengali plus ou moins scandinave ayant échoué à réaliser au moins un single aussi immédiat que le genre l’exige.

Certes, c’est aussi l’album avec une des pochettes les plus hideuses de l’année, mais il faut bien qu’il ait un défaut. Même les featuring ont la pure classe : la rappeuse taïwanaise Aristophanes (en mandarin dans le texte) et la formidable Janelle Monáe.

Je ne veux pas évoquer Grimes sans oublier de me réjouir de ses positions féministes, fermes et évidentes. Son manifeste de 2013 à ce sujet reste un incontournable. Je suis plutôt fier de remarquer, au moment où j’écris ces lignes, que la moitié des 30+ albums que j’ai sélectionné pour cette revue de fin d’année ont été composés par des femmes. Fier pour elles, évidemment. #HeForShe

Top 2015 (#19)

19. Battles – La Di Da Di

J’aime ce Battles « deuxième période » car il représente le versant populiste de la scène rock instrumentale ; entre une mélodie qui nous fait sourire et une performance qui leur assurera la couverture du (très pointu) magazine Wire, ces trois musiciens n’hésiteront jamais à choisir la première. Et puis il y a le grand blind-test perpétuel du quel instrument joue quoi ? – suite à de multiples échecs, à ce stade j’ai abandonné et je pars du principe que tout ce qui sonne synthétique est de la guitare, et tout ce qui semble guitaristique est joué aux claviers. Je ne dois pas être bien loin du compte.

Aux premières écoutes, la présence de deux ou trois morceaux chantés par des invités, comme sur le précédent album Gloss Drop, ne m’aurait pas semblé de trop. Avec le temps je me suis fait à ce parti-pris moins pop, plus resséré sur les forces intrinsèques du groupe, qui sont nombreuses. La Di Da Di, tel qu’il est, est carré, tonitruant, pétillant et plein de surprises, cérébral et jouissif.

Top 2015 (#20)

20. Orso Jesenska – Effacer la mer

Cette année parmi les sorties de langue française on a beaucoup écouté, et chanté (à raison) les louanges, de l’album de Pain-Noir (disponible un peu confidentiellement en 2014, puis mieux distribué en 2015). Je suis heureux de constater dans les divers classements que j’ai parcouru, que cela n’a pas eclipsé le disque magnifique et attachant d’Orso Jesenska.

Il y a une sorte de petit miracle dans la cohérence que présente cet album, pourtant constitué de chansons stylistiquement très variées : j’y entends de sombres arpèges à la Leonard Cohen, des comptines folk, le meilleur Katerine – celui de Mes Mauvaises Fréquentations, un saxophone dissonant un peu free-jazz, des fugues indieclassical, des échos de Dominique A…

Cette diversité est sous-tendue par un travail sonore magnifique ; au casque, ce disque initialement un peu discret se met à sonner de façon incroyable. Je suis à chaque fois mis au tapis par la bouleversante trilogie qui forme le milieu de l’album, les trois chansons Exilés, Tempête et Apaisement.

Thomas van Cottom, que j’admire depuis longtemps pour son travail sur le premier album de Venus et pour son groupe Soy Un Caballo, ne s’y est pas trompé en reprenant récemment le morceau titre de ce disque avec son nouveau projet Cabane (qui promet beaucoup pour 2016).

Top 2015 (#21)

21. Bill Fay – Who Is The Sender?

Je dois aux deux premiers albums de l’artiste britannique Bill Fay, sortis à l’orée des années 1970 et réédités sur CD à la fin des années 1990, une de mes premières découvertes qu’il existe une écriture pop (injustement) dans les marges, oubliée ou pas, tout aussi intéressante que l’autre, celle des Inrocks et du NME. (Ce n’est pas une révélation bouleversante aujourd’hui, mais c’était avant Napster, avant les mp3blogs, avant Spotify.)

Ces deux disques (Bill Fay et Time of the Last Persecution) sont à l’image de l’une de leurs plus étonnantes sources d’inspiration, les textes de l’intellectuel jésuite Pierre Teilhard de Chardin : sereins et attachants, mystiques et humanistes, mais au fond assez secoués derrière un voile de douce élégance rhétorique.

Puis les gens qui publient des disques ont cessé pendant quarante ans de s’intéresser à Bill Fay, du moins jusque très récemment. C’est le deuxième (magnifique) album que le désormais septuagénaire sort en trois ans. C’est un autre Bill Fay, qui n’a rien à prouver, juste quelques considérations (plutôt sévères à l’égard du monde) à nous soumettre, quelques notes à chantonner. Mais c’est aussi le même, avec ses arrangements gracieux, un sens certain de la belle mélodie, et une tendresse poignante.

Top 2015 (#22)

22. John Grant – Grey Tickles, Black Pressure

C’est quitte ou double avec John Grant : Queen of Denmark était l’un des plus admirables album de songwriter de 2010, Pale Green Ghosts en 2013 n’avait pas beaucoup d’intérêt.

Avec sa livraison 2015, je retrouve le John Grant que j’apprécie et sa tessiture incroyable, d’une basse bien ancrée à des aïgus bouleversants. Tout n’y est pas exceptionnel, l’auto-dérision grinçante du bonhomme est parfois à la limite du supportable, mais globalement Grey Tickles est un bel album contenant de superbes chansons.