Archives de catégorie : musique

Top 2015 (#6)

6. CHVRCHES – Every Open Eye

Ce n’est pas toujours le cas, mais je sais exactement pourquoi j’aime CHVRCHES (au grand dam de certains) : pas seulement à cause de Lauren.

J’aime CHVRCHES parce qu’ils sont parvenu à réaliser, pour la seconde fois consécutive, un album brillant dans ce genre si difficile à bien faire au long cours qu’est l’électro-pop. Sortir un beau single qui sort du lot, dans ce style, est déjà un bel exploit. Réussir à produire deux disques consécutifs tout à la fois si enthousiasmants et si cohérents sur la longueur est une prouesse rare, et ce qui est rare m’est précieux.

J’aime aussi le fait qu’il s’agisse de trois musiciens ayant déjà vécu différentes expériences dans ce milieu, pour un succès généralement limité. Peu de risques dans un futur proche d’un virage dark pour l’album-de-la-maturité, stade qui dans la pop signifie 26 ans (puisqu’à 27 ans c’est la faucheuse), et surtout stade déjà atteint et dépassé à la création du groupe. J’aime les voir emerveillés et lucides, bien décidés à profiter de leur succès comme il vient et à produire ces sons synthétiques bondissants tant que nous éprouverons de la joie à les écouter.

Top 2015 (#7)

7. The Unthanks – Mount the Air

Les deux sœurs Unthank (c’est leur vrai nom), Rachel et Becky, enregistrent depuis une dizaine d’années des albums puisant principalement dans la tradition folk du nord de l’Angleterre. Les premiers ne sont pas forcément d’une écoute immédiate de ce côté de la Manche, à moins d’être passionné par le genre — chants de marin et complaintes avec violon fiddle.

Puis le son a progressivement évolué vers une approche plus accessible, plus symphonique, comme en témoigne leur dernier album, Mount the Air, sublimé par des arrangements exquis de claviers et de cordes par le compositeur et multi-instrumentiste Adrian McNally (le mari de Rachel). On tient là un chef d’œuvre indiscutable, très mélancolique, à la fois d’un abord accessible et musicalement ambitieux, reposant parfois sur des structures harmoniques exigeantes (certains critiques évoquent Miles Davis). Ajoutons, last but not least, qu’on a rarement entendu un duo de voix féminines se compléter et se soutenir aussi brillamment.

Top 2015 (#8)

8. Built To Spill – Untethered Moon

Avec le recul, Built To Spill est devenu l’un de mes groupes de rock indépendant des 90s préférés, certainement plus que d’autres noms nettement plus connus en France à l’époque. Aucune autre formation n’a réussi une telle série consécutive de trois albums parfaits et bourrés de tubes (There’s Nothing Wrong with Love [1994], Perfect from Now On [1997] et Keep It Like a Secret [1999]), suivie en prime d’un album Live ébouriffant (avec la meilleure reprise de Cortez The Killer que vous n’écouterez jamais).

Leur production était devenue plus inégale dans les années 2000, mais ce premier album en 5 ans vient balayer d’un revers de la main ces souvenirs périssables : la cuvée 2015 est un superbe retour en forme. Au premier plan, la voix haut perchée de Doug Martsch et comme à son habitude, les riffs les plus jouissifs joués sur une Stratocaster à mille kilomètres à la ronde. Mais surtout, et bien entendu, un songwriting complètement au-dessus de la mêlée.

Top 2015 (#9)

9. Laura Marling – Short Movie

Cinquième album pour Laura Marling, et encore une fois un enchantement. Une base folk toujours, mais une orientation plus électrique cette fois, ce qui a désarçonné quelques fans. Ces temps-ci Laura Marling se cherche, artistiquement et personnellement, est partie deux ans en Californie, vers l’inconnu, expérimente, parfois peine un peu, parfois triomphe, mais toujours elle avance et nous embarque dans ce voyage passionant.

Cette exploration prend des détours surprenants et prometteurs. Le morceau I Feel Your Love était un sommet de cet album, tout en fingerpicking virtuose assez typique de ce que l’on connaissait de Laura. Il y a quelques semaines elle en a sorti une nouvelle version (baptisée “Director’s Cut”) très rock, blues et même un peu soul, avec un groove de tueuse, quelque chose qu’à peu près personne n’aurait attendu d’elle. C’est peut-être ce qu’elle nous réserve pour l’avenir, peut-être pas, mais cette incertitude en soi est excitante.

Top 2015 (#10)

10. Chantal Acda – The sparkle in our flaws

Néerlandaise vivant en Belgique, Chantal Acda a enregistré ce deuxième album solo aux États-Unis avec Peter Broderick (nom qui ne parlera qu’aux initiés, mais devrait leur faire tendre l’oreille). On est ici dans le domaine d’une folk douce teintée d’élans indie-classical, superbement composée et mise en musique, où tout est précis et précieux.

J’ai découvert Chantal Acda grâce à l’émission de radio Label Pop (sur France Musique), l’une des plus belles choses qui soit. La qualité des sélections de Vincent Théval, son ouverture d’esprit ainsi que son humilité me font chaque semaine un bien fou ; il démontre qu’il est possible de parler de musique pop à un rythme hebdomadaire en étant à la fois intéressant, accessible et exigeant.

Top 2015 (#11)

11. Chelsea Wolfe – Abyss

Honnêtement, je ne sais pas trop ce qui se passe. Normalement, je ne devrais pas m’engouer de Chelsea Wolfe, c’est un truc destiné aux ados qui affirment qu’ils vénèrent Satan pour énerver leur prof de cathéchisme, ou qui s’habillent comme ça pour aller assister à un festival de métal à Torcy. Et pourtant depuis trois albums je ne peux résister à cette musique qui rassemble des éléments de… de gothique industriel ? de drone folk ? de dark ambient ? C’est complètement en dehors de ma zone de confort, je ne sais même pas ce que c’est.

Quoi qu’il en soit de ces questions nomenclaturales primordiales, les disques de Chelsea Wolfe sont vertigineux, magnifiquement écrits et produits, d’une intensité folle tout en restant accessibles aux minus qui n’aiment pas le chant guttural et les acouphènes, et Abyss s’écoute comme le sommet d’une œuvre fascinante et unique. Il faut ajouter que le groupe qui accompagne Chelsea en concert est d’une efficacité à couper le souffle, avec notamment un batteur magistral (Dylan Fujioka).

Top 2015 (#12)

12. Björk – Vulnicura

J’appartiens à la chapelle minoritaire de ceux qui pensent qu’il y a du très bon dans tous les albums (studio) de Björk. Les rares fois où leur réception critique s’aligne avec mon ressenti font donc plaisir. D’autant que c’est certainement son meilleur disque en neuf ans, puisqu’elle semble avoir réalisé (jusqu’au prochain ?) qu’une belle partition avec des éléments expérimentaux est une chose somme toute plus fructueuse que d’aller inventer des instruments qui n’existaient pas ou des apps conceptuelles pour tablette.

Répétons ce que tout le monde a dit : les arrangements pour cordes qui portent presque tout le disque (les premiers qu’elle a écrit en douze ans) sont époustouflants. Ils constituent une raison suffisante d’apprécier cet album, et d’ailleurs Björk ne s’y est pas trompée en sortant récemment Vulnicura Strings, une belle version de cette œuvre comprenant seulement les cordes et les voix.

Ceci étant posé, je suis nettement moins à l’aise avec le thème qui parcourt tout le disque. 58 minutes de variations autour de l’ex-qui-m’a-larguée-est-un-salaud peuvent avoir, c’est indiscutable au regard de l’histoire de la musique pop, des vertus cathartiques et inspiratoires, mais les artistes ont inventés un outil précieux en cas de telle décompression : la métaphore. L’effet de cette prise en otage sentimentale de l’auditeur est, je trouve, un peu poisseux, même si l’on a connu des exemples du même syndrome tout aussi récents mais plus crapuleux. Je n’ai pas beaucoup de sympathie, au final, avec l’idée qui affleure ici à force d’insistance, l’idée de la femme diminuée lorsque son homme est absent.

Top 2015 (#13)

13. Anna Von Hausswolff – The Miraculous

Anna à quelques encablures du Cercle Polaire, maltraitant l’un des plus grands orgues d’Europe, criant d’une voix de Reine de la Nuit imprécatoire ses incantations ténébreuses, tandis qu’un continent entier barbotte dans l’égoïsme le plus veulement bourgeois, dans le crétinisme le plus anti-intellectuel.

L’année s’est complu de paroles creuses, de faits mal étayés, d’opinions bancales, d’exigences irrationnelles, du bruyant néant de vos langues qui remuent, de vos doigts qui tapotent, de vos caméras qui figent, de votre inculture, de votre paresse, de votre impuissance sublimée, de votre absence de curiosité et d’exigence, de votre médiocrité apeurée. « NE ME PARLEZ PAS » suppliait Fuzati.

Anna, pour peu que tu montes le volume au plus haut, balaye tout cela, à coups de tonnerre frappant la toile sonore, à coups de battements et de souffles, à grandes larmes de black pop — comme il y a un black metal, extrême et délibérément conçu pour s’aliéner les cons. On ne peut se souhaiter de meilleur vœu.

Top 2015 (#14)

14. Julien Baker – Sprained Ankle

Quelques arpèges de guitare électrique, une poignée de pédales d’effet et de rares overdub, surtout une voix incroyable, voilà qui suffit à faire un album magique, enregistré dans le même studio que celui de Natalie Prass… pour un résultat résolument différent, sans violons ni harpes, avec une seule ligne musicale et thématique, parcourue avec une humilité résolue.

“Wish I could write songs about anything other than death”, dit une des chansons, tandis qu’un article titre un peu facilement « A Sad Record for People Who Like Sad Records ». J’ai peur que trop peu de gens l’aient écouté, ce Sprained Ankle offert par une jeune femme de 19 ans au prénom de garçon. Ce serait une injustice. Quelque chose de merveilleux vient peut-être de commencer entre nous et Julien Baker.