Archives de catégorie : musique

Top 2015 (#7)

7. The Unthanks – Mount the Air

Les deux sœurs Unthank (c’est leur vrai nom), Rachel et Becky, enregistrent depuis une dizaine d’années des albums puisant principalement dans la tradition folk du nord de l’Angleterre. Les premiers ne sont pas forcément d’une écoute immédiate de ce côté de la Manche, à moins d’être passionné par le genre — chants de marin et complaintes avec violon fiddle.

Puis le son a progressivement évolué vers une approche plus accessible, plus symphonique, comme en témoigne leur dernier album, Mount the Air, sublimé par des arrangements exquis de claviers et de cordes par le compositeur et multi-instrumentiste Adrian McNally (le mari de Rachel). On tient là un chef d’œuvre indiscutable, très mélancolique, à la fois d’un abord accessible et musicalement ambitieux, reposant parfois sur des structures harmoniques exigeantes (certains critiques évoquent Miles Davis). Ajoutons, last but not least, qu’on a rarement entendu un duo de voix féminines se compléter et se soutenir aussi brillamment.

Top 2015 (#8)

8. Built To Spill – Untethered Moon

Avec le recul, Built To Spill est devenu l’un de mes groupes de rock indépendant des 90s préférés, certainement plus que d’autres noms nettement plus connus en France à l’époque. Aucune autre formation n’a réussi une telle série consécutive de trois albums parfaits et bourrés de tubes (There’s Nothing Wrong with Love [1994], Perfect from Now On [1997] et Keep It Like a Secret [1999]), suivie en prime d’un album Live ébouriffant (avec la meilleure reprise de Cortez The Killer que vous n’écouterez jamais).

Leur production était devenue plus inégale dans les années 2000, mais ce premier album en 5 ans vient balayer d’un revers de la main ces souvenirs périssables : la cuvée 2015 est un superbe retour en forme. Au premier plan, la voix haut perchée de Doug Martsch et comme à son habitude, les riffs les plus jouissifs joués sur une Stratocaster à mille kilomètres à la ronde. Mais surtout, et bien entendu, un songwriting complètement au-dessus de la mêlée.

Top 2015 (#9)

9. Laura Marling – Short Movie

Cinquième album pour Laura Marling, et encore une fois un enchantement. Une base folk toujours, mais une orientation plus électrique cette fois, ce qui a désarçonné quelques fans. Ces temps-ci Laura Marling se cherche, artistiquement et personnellement, est partie deux ans en Californie, vers l’inconnu, expérimente, parfois peine un peu, parfois triomphe, mais toujours elle avance et nous embarque dans ce voyage passionant.

Cette exploration prend des détours surprenants et prometteurs. Le morceau I Feel Your Love était un sommet de cet album, tout en fingerpicking virtuose assez typique de ce que l’on connaissait de Laura. Il y a quelques semaines elle en a sorti une nouvelle version (baptisée “Director’s Cut”) très rock, blues et même un peu soul, avec un groove de tueuse, quelque chose qu’à peu près personne n’aurait attendu d’elle. C’est peut-être ce qu’elle nous réserve pour l’avenir, peut-être pas, mais cette incertitude en soi est excitante.

Top 2015 (#10)

10. Chantal Acda – The sparkle in our flaws

Néerlandaise vivant en Belgique, Chantal Acda a enregistré ce deuxième album solo aux États-Unis avec Peter Broderick (nom qui ne parlera qu’aux initiés, mais devrait leur faire tendre l’oreille). On est ici dans le domaine d’une folk douce teintée d’élans indie-classical, superbement composée et mise en musique, où tout est précis et précieux.

J’ai découvert Chantal Acda grâce à l’émission de radio Label Pop (sur France Musique), l’une des plus belles choses qui soit. La qualité des sélections de Vincent Théval, son ouverture d’esprit ainsi que son humilité me font chaque semaine un bien fou ; il démontre qu’il est possible de parler de musique pop à un rythme hebdomadaire en étant à la fois intéressant, accessible et exigeant.

Top 2015 (#11)

11. Chelsea Wolfe – Abyss

Honnêtement, je ne sais pas trop ce qui se passe. Normalement, je ne devrais pas m’engouer de Chelsea Wolfe, c’est un truc destiné aux ados qui affirment qu’ils vénèrent Satan pour énerver leur prof de cathéchisme, ou qui s’habillent comme ça pour aller assister à un festival de métal à Torcy. Et pourtant depuis trois albums je ne peux résister à cette musique qui rassemble des éléments de… de gothique industriel ? de drone folk ? de dark ambient ? C’est complètement en dehors de ma zone de confort, je ne sais même pas ce que c’est.

Quoi qu’il en soit de ces questions nomenclaturales primordiales, les disques de Chelsea Wolfe sont vertigineux, magnifiquement écrits et produits, d’une intensité folle tout en restant accessibles aux minus qui n’aiment pas le chant guttural et les acouphènes, et Abyss s’écoute comme le sommet d’une œuvre fascinante et unique. Il faut ajouter que le groupe qui accompagne Chelsea en concert est d’une efficacité à couper le souffle, avec notamment un batteur magistral (Dylan Fujioka).

Top 2015 (#12)

12. Björk – Vulnicura

J’appartiens à la chapelle minoritaire de ceux qui pensent qu’il y a du très bon dans tous les albums (studio) de Björk. Les rares fois où leur réception critique s’aligne avec mon ressenti font donc plaisir. D’autant que c’est certainement son meilleur disque en neuf ans, puisqu’elle semble avoir réalisé (jusqu’au prochain ?) qu’une belle partition avec des éléments expérimentaux est une chose somme toute plus fructueuse que d’aller inventer des instruments qui n’existaient pas ou des apps conceptuelles pour tablette.

Répétons ce que tout le monde a dit : les arrangements pour cordes qui portent presque tout le disque (les premiers qu’elle a écrit en douze ans) sont époustouflants. Ils constituent une raison suffisante d’apprécier cet album, et d’ailleurs Björk ne s’y est pas trompée en sortant récemment Vulnicura Strings, une belle version de cette œuvre comprenant seulement les cordes et les voix.

Ceci étant posé, je suis nettement moins à l’aise avec le thème qui parcourt tout le disque. 58 minutes de variations autour de l’ex-qui-m’a-larguée-est-un-salaud peuvent avoir, c’est indiscutable au regard de l’histoire de la musique pop, des vertus cathartiques et inspiratoires, mais les artistes ont inventés un outil précieux en cas de telle décompression : la métaphore. L’effet de cette prise en otage sentimentale de l’auditeur est, je trouve, un peu poisseux, même si l’on a connu des exemples du même syndrome tout aussi récents mais plus crapuleux. Je n’ai pas beaucoup de sympathie, au final, avec l’idée qui affleure ici à force d’insistance, l’idée de la femme diminuée lorsque son homme est absent.

Top 2015 (#13)

13. Anna Von Hausswolff – The Miraculous

Anna à quelques encablures du Cercle Polaire, maltraitant l’un des plus grands orgues d’Europe, criant d’une voix de Reine de la Nuit imprécatoire ses incantations ténébreuses, tandis qu’un continent entier barbotte dans l’égoïsme le plus veulement bourgeois, dans le crétinisme le plus anti-intellectuel.

L’année s’est complu de paroles creuses, de faits mal étayés, d’opinions bancales, d’exigences irrationnelles, du bruyant néant de vos langues qui remuent, de vos doigts qui tapotent, de vos caméras qui figent, de votre inculture, de votre paresse, de votre impuissance sublimée, de votre absence de curiosité et d’exigence, de votre médiocrité apeurée. « NE ME PARLEZ PAS » suppliait Fuzati.

Anna, pour peu que tu montes le volume au plus haut, balaye tout cela, à coups de tonnerre frappant la toile sonore, à coups de battements et de souffles, à grandes larmes de black pop — comme il y a un black metal, extrême et délibérément conçu pour s’aliéner les cons. On ne peut se souhaiter de meilleur vœu.

Top 2015 (#14)

14. Julien Baker – Sprained Ankle

Quelques arpèges de guitare électrique, une poignée de pédales d’effet et de rares overdub, surtout une voix incroyable, voilà qui suffit à faire un album magique, enregistré dans le même studio que celui de Natalie Prass… pour un résultat résolument différent, sans violons ni harpes, avec une seule ligne musicale et thématique, parcourue avec une humilité résolue.

“Wish I could write songs about anything other than death”, dit une des chansons, tandis qu’un article titre un peu facilement « A Sad Record for People Who Like Sad Records ». J’ai peur que trop peu de gens l’aient écouté, ce Sprained Ankle offert par une jeune femme de 19 ans au prénom de garçon. Ce serait une injustice. Quelque chose de merveilleux vient peut-être de commencer entre nous et Julien Baker.

Top 2015 (#15)

15. The Color Bars Experience, Jason Lytle & Troy Von Balthazar – High on the Sound (Elliott Smith’s Figure 8)

On ne dit pas souvent à quel point Elliott Smith était un excellent guitariste – ses morceaux sont (malheureusement) pour la plupart inaccessibles aux débutants. Ceci, et le fait qu’il était l’un des meilleurs mélodistes rock depuis Paul McCartney, explique sans doute qu’aujourd’hui ses albums nous paraîssent bien plus représentatifs de leur époque (la deuxième moitié des années 90), et bien plus écoutables, que toute la vague “grunge” souvent pas très finaude qui pourtant dominait les ondes.

Le dernier album publié de son vivant, Figure 8, constitue l’apogée de cette carrière, le moment où ses qualités hors pair se complétaient d’une capacité à écrire des arrangements aussi épatants que ceux des Beatles, groupe qu’il a toujours vénéré.

En 2015, Yann Debiak se lançait dans le projet fou d’arranger cet album culte pour un orchestre de chambre et d’en confier l’interprétation à deux chanteurs magiques pour notre génération : Jason Lytle (Grandaddy) et Troy Von Balthazar (Chokebore), le temps d’une tournée. Le résultat est hallucinant d’élégance (et peut être écouté sur le site de l’émission Label Pop de France Musique, jusque fin janvier 2016 seulement).