Archives de l’auteur : manur

Rétrospective 2020 (14)

Où l’on s’approche enfin du terme, ridiculement tardif, de cette rétrospective.

Laura Marling – Song For Our Daughter

Un nouveau disque impeccable pour Laura Marling, c’est une joie attendue et confirmée. Laura n’a pas d’enfants et à 30 ans, elle est à l’âge où elle peut autant adresser ce Song For Our Daughter à la jeune fille qu’elle était encore il y peu, qu’à l’enfant qu’elle aura peut-être, pour leur dire le tragique du monde. Un album de folk sobre et poignante, encore plus minimal dans les vidéos qui l’accompagnent, dont les arrangements de cordes sont absents. Mais la prise de vue sur le vif souligne l’intensité splendide de la voix et du jeu de guitare de Laura Marling.

Grandaddy – The Sophtware Slump… on a wooden piano

The Sophtware Slump était le deuxième album de Grandaddy, sorti en 2000, et le disque qui les a amené à un succès durable. C’est un véritable joyau, dont toutes les chansons sont magiques. Vingt plus tard, Jason Lytle a décidé d’en sortir une version réarrangée pour un simple piano et sa voix (ainsi que des arrangements de cordes sur certains morceaux), à l’instar des démos initiales. Avec n’importe quel autre artiste, cela aurait probablement été anecdotique, mais ici cela donne un album essentiel dans la discographie du groupe, magnifiant chaque chanson en retournant à son essence, et sublimant la voix de Jason Lytle.

Natalia Lafourcade – Un Canto por México, Vol. 1

Natalia Lafourcade est une artiste mexicaine qui a connu depuis vingt ans un très grand succès dans son pays, avec une pop mainstream empruntant au rock et à la chanson hispanique… et qui ne m’excite pas plus que ça. Depuis quelques années elle a cependant pris un virage plus intéressant en se plongeant dans la musique traditionnelle de son pays, et particulièrement de la région de Veracruz où elle a grandit (les deux volumes de Musas). Ce Canto por México poursuit dans cette veine (les profits étant destinés à un but caritatif, la reconstruction d’un centre culturel détruit par un séisme). Il s’agit donc de chansons, pas forcément traditionnelles mais arrangées dans cet esprit, chantées par la voix magnifique de Natalia Lafourcade et dans le goût très sûr qui fait la marque de sa production discographique récente.

Pas de vidéo marquante tirée de ce disque, mais une Tiny Desk session du répertoire des Musas datant de 2017, tout à fait dans le même esprit :

Rétrospective 2020 (13)

Aujourd’hui, trois artistes francophones très différents mais également aimables.

Nicolas Michaux – Amour Colère

Les chansons rock élégantes sur le deuxième album du bruxellois Nicolas Michaux se partagent bel et bien entre les deux seuls sentiments honnêtes de l’époque : l’amour ou la colère. Entouré d’un groupe au groove impeccable, l’auteur-compositeur réitère la réussite de son précédent disque (A la vie, à la mort, 2016) : paroles travaillées et intelligentes en deux langues (anglais ou français), musiques solidement rythmées et tout à fait captivantes, maîtrise des guitares dûment notée. Nicolas Michaux est certainement entrain de devenir l’un de nos chanteurs francophones en activité préféré.

Yuksek – Nosso Ritmo

Je ne vais pas faire le malin à propos de Yuksek, dont je n’avais pas écouté la moindre note (malgré 3 précédents albums) avant la toute fin d’année 2020. Comme beaucoup de normies, j’ai découvert le DJ disco-house français grâce à son génial mix hebdomadaire « Dance’o’drome » sur Radio Nova (les samedi à 19h). Il se dit que Nova bat des records d’audience avec ce show, dans une période difficile pour la musique, et c’est doublement mérité, à la fois pour la qualité des mixes de Yuksek et de ses invités, et pour la pérennité d’une des meilleures radio du monde, dont on ne peut que se sentir privilégier de bénéficier depuis plus de 30 ans (à quand des rues et des salles de concert nommées d’après Jean-François Bizot ?!!).

L’album Nosso Ritmo aligne les tubes pop-house influencés par l’Amérique Latine, dans la droite lignée du Dance’o’Drome (mais j’inverse la réalité chronologique). On y entend, je trouve, des traces de Gui Boratto, de Matias Aguayo, de soul new-yorkaise, et surtout on y retrouve cet esprit de la fin des années 90s où la musique électronique ne visait pas que les clubbers et savait proposer des chansons. Quoi qu’il en soit, même enfermés dans nos maisons, grâce à Yuksek ça danse le samedi soir !

Michel Cloup Duo & Pascal Bouaziz – A la ligne – chansons d’usine

Mettre en musique les textes du jeune écrivain Joseph Ponthus apparait a posteriori tellement logique pour nos deux chanteurs rock les plus socialement et politiquement pertinents. A la ligne était un livre basé sur l’expérience directe de Joseph Ponthus, sur ses journées d’ouvrier en usine agro-alimentaire. L’album qu’en ont tiré Michel Cloup et Pascal Bouaziz est fascinant, à la fois dur à écouter (l’aliénation en mots est violente mais abstraite, en musique elle prend aux tripes) et, par un contraste désarçonnant, parfois d’un humour irrésistible (le mantra « J’égoutte du tofu » répété ad nauseam (précisément ad nauseam) devient une catharsis hilarante dans le contexte de l’album). Quelle discographie indispensable que celle du Michel Cloup Duo !

« Il faut que la production continue ! »

Rétrospective 2020 (12)

Bonny Light Horseman – Bonny Light Horseman

J’avais signalé que l’on reparlerait ici de Josh Kaufman. En plus d’avoir produit l’album de This is The Kit (cf. Rétro. n°04), le musicien new-yorkais n’a pas chômé en 2020 en participant au Folklore de Taylor Swift (que je n’ai pas écouté) et à deux « supergroupes » tout à fait excellents. Tout d’abord avec la chanteuse folk Anaïs Mitchell et Eric D. Johnson des très bons Fruit Bats, sous le nom de Bonny Light Horseman. L’album du même nom est constitué d’une série de relectures, parfois importantes, de morceaux traditionnels peu connus. C’est une splendide collection de folk au tempérament chaud et doux ; chacun des participants chante à tour de rôle tandis que les deux autres assurent de belles harmonies vocales. Un bijou, qui a même gagné un Grammy.

Josh Kaufman à gauche

Muzz – Muzz

L’autre supergroupe est composé, outre Josh Kaufman, de Paul Banks, leader d’Interpol et de Matt Barrick (The Walkmen, Fleet Foxes…). Leur album est là aussi éponyme : Muzz. Il se compose d’une douzaine de chansons très classes, faciles à apprécier, au tempo détendu, et bien au dessus du lot commun.

Rétrospective 2020 (11)

TORRES – Silver Tongue

Silver Tongue est un retour en forme pour Mackenzie Scott. Les sons électroniques qu’elle a ajouté ces dernières années à ses compositions sont toujours là, mais désormais mieux équilibrés avec l’énergie brute et les accents vocaux très « indés » qui sont ses véritables forces. Une bonne cuvée.

Phoebe Bridgers – Punisher

Le succès de Phoebe Bridgers n’a cessé de grimper depuis plusieurs années, et avec un premier album aussi fabuleux que Stranger In The Alps, il n’y a pas de raison de s’en étonner. Ont suivi un brillantissime EP sous le nom de boygenius avec Julien Baker et Lucy Dacus (trio de rêve) et un album sympathique avec Conor Oberst (intitulé Better Oblivion Community Center). Voici donc la livraison de 2020, Punisher, qui lui a permis de conquérir palanquée de nouveaux fans. En ce qui me concerne je le trouve fort agréable, garni de plusieurs très bons morceaux, mais peut-être pas aussi indiscutable que je l’espérais et que l’opinion publique le revendique. Fi de mes prévenances, voici le point d’orgue de l’album, tout en crescendo : I Know The End.

HAIM – Women In Music Pt. III

Les toutes premières vidéos live de HAIM, avant la sortie de leur premier album, étaient enthousiasmantes, avec un héritage Fleetwood Mac assumé (Stevie Nicks est une fan) et une énergie communicative. Je n’ai jamais retrouvé cette joie au sein de leurs deux premiers albums, très propres et très produits, à l’américaine, mais sans rien qui dépasse. Il faut reconnaître qu’enfin, avec Women In Music Pt. III, il se passe quelque chose en studio pour HAIM. On y trouve des chansons bien troussées, des riffs de guitare bien californiens, des rythmes infectieux, des excursions funky, et toujours une prise de son impeccable qui rend le tout agréable à souhait. Il serait dommage de s’en priver.

Rétrospective 2020 (10)

Mourn – Self-Worth

Les jeunes barcelonaises de Mourn en sont à quatre albums en six ans et c’est toujours aussi bien. Leur punk féministe énervé et revanchard ne s’en laisse conter par personne. Go Girls !

Cloud Nothings – The Black Hole Understands

Je n’aime pas tous les albums de Cloud Nothings : ils appuient parfois trop sur leur côté « noisy trash » à mon goût (pour de l’enregistrement studio). Cet opus, The Black Hole Understands, fait partie des plus pop de leur discographie, et à ce titre me ravit. Un jour nous retournerons voir des concerts de Dylan Baldi qui alignera les tubes sans répit pendant 90 minutes, et on sera trempés de sueur à la fin, et ce sera BIEN !

Beach Bunny – Honeymoon

Les américains de Beach Bunny, menés par l’ultra-cool Lili Trifilio, sont encore plutôt peu connus, mais ils ont commis un des plus réjouissants (premiers) albums de l’année écoulée. Leur indie rock déployé sur Honeymoon m’évoque Alvvays et également un peu The Beths, d’excellentes (possibles) influences. Ajoutons pour être complet qu’ils ont déjà sorti un génial EP (Blame Game) en 2021, qui augure drôlement bien pour la suite.

Rétrospective 2020 (09)

Aujourd’hui, hip-hop.

Princess Nokia – Everything Sucks / Everything is Beautiful

Princess Nokia n’a pas cédé à la facilité en sortant deux albums la même semaine : l’oppressant et minimaliste Everything Sucks ainsi que le chaud et old-school Everything is Beautiful. (Bien sûr cette dualité fait partie du propos.) Pas de chance cependant de les proposer la dernière semaine de février 2020, les derniers jours du monde d’avant. Ré-explorez-les en 2021, c’est du grand art, bien loin du tout-venant trap sans imagination. Le clip complètement Not Safe For Work de Balenciaga en était le choc annonciateur :

Run The Jewels – RTJ4

A ce stade, Run The Jewels est à juste titre une institution, et l’on a souligné ad nauseam la parfaite synchronisation, temporelle et thématique, de la sortie de RTJ4 avec le mouvement Black Lives Matter. La lutte politique et intersectionnelle des classes racisées et exploitées est le sujet le plus important de notre ère, mais n’oublions pas de rappeler que l’album est un chef-d’œuvre qui surpasse même leur opus 2. Les beats sont complètement fous, le flow impeccable, et El-P et Killer Mike toujours aussi fascinants et provoqueurs-de-pensée (pour un éclairage parfois à couper le souffle sur les idées non conventionnelles et très construites de ce dernier, ne pas manquer la docu-série Trigger Warning sur Netflix).

Aesop Rock – Spirit World Field Guide

La production d’Aesop Rock depuis None Shall Pass est un sommet absolument indépassable. Esprits, morts-vivants et zombies peuplent Spirit World Field Guide, un « guide pratique » du « tourisme surnaturel » dont les tempos sont légèrement ralentis par rapport à son habitude, mais pas son débit virtuose. Probablement pas son album le plus accessible mais un nouveau chef-d’œuvre et plusieurs dizaines d’heures à passer sur Genius pour en suivre tous les méandres.

Rétrospective 2020 (08)

Aujourd’hui, power-pop.

The Beths – Jump Rope Gazers

Pour leur deuxième album, les néo-zélandais de The Beths tiennent leurs promesses. Elizabeth Stokes et ses comparses nous offrent dix morceaux pleins de hooks, de power chords, de belles mélodies et d’harmonies vocales. Tout ce qu’on aime.

The Yum Yums – For Those About To Pop

Depuis le début des années 90, le norvégien Morten Henriksen entretient bien vivante la flamme de la power-pop nordique à grand coups de riffs et de chœurs doo-wop, au sein d’une constellation de groupes hyper réjouissants. (On aura bientôt l’occasion de reparler de tout ça.) Comme le titre de l’album For Those About To Pop l’annonce sans ambages, on ne fera pas dans la subtilité ici : punk, bubblegum et garage sont au rendez-vous sur une base mélodique pleine d’entrain, bref l’esprit des Ramones mâtiné de girl groups 60s. Quatorze bombinettes de 3 minutes max, sans baisse de rythme, qui poursuivent une série d’albums excellents.

Silver Sun – Switzerland

Silver Sun, de Londres, s’est fait un nom avec génial album « éponyme » en 1997, qui fut la première production de Nigel Godrich. Son chanteur et compositeur James Broad a persévéré en sortant régulièrement d’excellentes galettes de power-pop durant les 23 années qui ont suivi, parfois enregistrées seul lorsque les moyens logistiques venaient à manquer. Se sachant malade, il a complété ce Switzerland en 2020, rejoint par des membres du groupe sur certains titres. C’est une réussite, pleine à craquer de tubes comme tous les précédents. James Broad s’est éteint en octobre 2020.

Rétrospective 2020 (07)

Aujourd’hui : guitares en feu.

Spanish Love Songs – Brave Faces Everyone

Avec leur punk-rock mélodique, les Spanish Love Songs m’évoquent un peu Conor Oberst (période Lifted, ma préférée) et beaucoup les Menzingers. Les sujets abordés ne sont pas amusants, et justifient toute la colère qui s’exprime à juste titre envers une époque où le spectacle est devenu la pièce centrale d’un suicide collectif, où le vrai n’est même plus un moment du faux. Malgré tout, la mélodie n’est jamais oubliée et Brave Faces Everyone contient quelques uns des refrains les mieux troussés de 2020.
J’aime bien la vidéo de Losers, qui voit le groupe se rebeller cruellement (pour de rire) contre son leader infatué :

Dogleg – Melee

Unanimement salué comme l’un des meilleurs albums de post-hardcore de l’année par la plupart des sites indés (avec même un Best New Music de Pitchfork, qui a laissé passer par erreur une review positive d’un groupe à guitares, j’espère que le coupable a été sanctionné), Melee est une explosion de fureur et de cris qui fait du bien, tout en étant très emo et donc à fleur de peau. Qu’un album aussi fort ait été enregistré en home-studio donne de grands espoirs pour la suite du groupe.

Body Count – Carnivore

Si vous n’avez pas été conquis par le rap-metal de Ice-T et ses potes en 1992 à l’occasion de leur premier album (pas de honte à écouter Pow Wow à la place, j’imagine), il y a peu de chance que vous soyez convaincus par Carnivore en 2020. Cependant, pour nous autres… wow ! Tous les 3 ans, Body Count ajoute une pierre à sa discographie sans baisser en qualité ni en violence sonore. Certes la formule n’a guère changé depuis Cop Killer, mais c’est toujours fabuleusement bien fait et le fond du problème décrit par Ice-T a été plus que jamais d’actualité durant l’année écoulée. Ci-dessous l’une des rares vidéo-de-confinement supportables (avec Riley Gale de Power Trip, tragiquement décédé peu de temps après) :

Rétrospective 2020 (06)

Aujourd’hui nous sommes : boréal.

Anna von Hausswolff – All Thoughts Fly

Tout d’abord une photo, qui vaut tout ce que je pourrais écrire :

Anna von Hausswolf est donc toujours à l’orgue pour All Thoughts Fly. Acoustique et instrumental, le cinquième album de la norvégienne est probablement moins accessible que les précédents. Il reste toutefois aussi apocalyptique, aussi démesuré, et aussi superbement composé que ceux-ci.

Jaga Jazzist – Pyramid

Le retour du collectif post-jazz norvégien était inattendu (pour moi), mais une excellente surprise. En seulement 4 morceaux, Pyramid nous emmène dans un trip inclassable et, conformément à leur marque de fabrique, imprévisible. Saxophone et riffs électroniques s’entrechoquent avec une instrumentation plus classiquement rock, sans élitisme et surtout sans prétention « free ». Il manque peut-être un « tube » comme un Kitty Wu ou un Oslo Skyline pour que le groupe n’atteigne les sommets de sa production des années 2000, mais l’album ne ternit nullement sa brillante discographie.

Le titre d’ouverture, Tomita, dure presque 14 minutes, mais la vidéo ci-dessous a la prévenance de vous en proposer un extrait de 4 minutes :

Hjaltalín – Hjaltalín

L’album des islandais est self-titled, mais ce n’est bien sûr pas leur premier. J’ai été un fan inconditionnel de leur rock chambriste et même parfois « symphoniste » à l’époque de Terminal (2009), mais leur virage électro dépouillée et neurasthénique de la décennie écoulée m’avait déçu. J’avoue que même la première écoute des morceaux en pré-sortie de cet album Hjaltalín ne m’avait pas convaincu. C’est lorsque j’ai pu l’écouter comme un tout que j’ai pu accepter le remplacement des instruments organiques par des nappes de synthétiseur tout de même raffinées, et que l’album s’est imposé comme un bel ensemble cohérent, d’une discrète mais indéniable beauté. Ne faites pas comme moi, ne passez pas à côté de l’un des disques les plus élégants de 2020.

L’éducation et la raison

« Ni la Constitution française ni même la Déclaration des droits ne seront présentées à aucune classe de citoyens, comme des tables descendues du ciel, qu’il faut adorer et croire. Leur enthousiasme ne sera point fondé sur les préjugés, sur les habitudes de l’enfance ; et on pourra leur dire : « Cette Déclaration des droits qui vous apprend à la fois ce que vous devez à la société et ce que vous êtes en droit d’exiger d’elle, cette Constitution que vous devez maintenir aux dépens de votre vie ne sont que le développement de ces principes simples, dictés par la nature et par la raison dont vous avez appris, dans vos premières années, à reconnaître l’éternelle vérité. Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auront été brisées, en vain ces opinions de commande seraient d’utiles vérités ; le genre humain n’en resterait pas moins partagé en deux classes, celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves. » »
– Condorcet, Rapport et projet de décret relatifs à l’organisation générale de l’instruction publique, Assemblée législative, 20 et 21 avril 1792.