An Pierlé

C’était en 1999, et tout ce qui venait de Belgique nous semblait miraculeux. On était sous le charme, notamment, d’une pétillante gantoise nommé An Pierlé. An avait sorti un superbe premier album (Mud Stories) où elle s’accompagnait au piano électrique sur des chansons qui n’avaient rien à envier à Kate Bush ou au meilleur de Tori Amos. On me recommandait chaudement ses concerts, au piano sur une grosse bulle gonflable, mais je ne trouvais pas l’occasion d’y assister.

Ce que je redoute souvent des artistes que j’aime arriva alors : An Pierlé changea de registre, pris un groupe, sortit trois ou quatre album de pop FM/jazzy sonnant fadasse à mes oreilles, et eut un beau succès d’estime hors de Belgique… succès incomparable avec l’intérêt soulevé par son album solo.

Mais en 2013, Ô joie ! An Pierlé a sorti un album essentiellement solo qui renoue avec le songwriting de ses débuts, et est beau à pleurer. Certes, on trouve dans Strange Days quelques mesures d’orchestre de chambre et des percussions et guitares de Koen Gisen, son compagnon, mais l’esprit aventureux et malicieux de ses débuts est bien là, et c’est pour moi le plus beau retour aux sources de 2013.

PJ Harvey

Rid of Me est sorti il y a exactement 20 ans (!). Spin demande à la plupart de ceux qui ont participé à ce disque indispensable, Steve Albini et la très admirable Mme Polly Jean Harvey en tête, de se remémorer sa conception dans un très bel article.

« Exhilaratingly aggressive »

Voilà, l’album de Savages s’écoute sur leur site, et Pitchfork en profite pour sortir une cover story qui envoie du bois, dans une présentation superbe.

The soul of wit

Dans le Contre Sainte-Beuve, ensemble d’idées éparses qui mèneront à la Recherche du Temps Perdu et qui ne sont publiées que très postérieurement au décès de Marcel Proust, l’auteur démarrait l’une des premières sections comme ceci :

Au temps de cette matinée dont je veux fixer, je ne sais pourquoi, le souvenir, j’étais déjà malade, je restais levé toute la nuit, me couchais le matin et dormais le jour. Mais alors était encore très près de moi un temps, que j’espérais voir revenir, et qui aujourd’hui me semble avoir été vécu par une autre personne, où j’entrais dans mon lit à dix heures du soir et, avec quelques courts réveils, dormais jusqu’au lendemain matin.

Comme on le sait, ces deux phrases deviendront cet incipit fameux, celui du premier volume de son roman, Du côté de chez Swann :

 Longtemps, je me suis couché de bonne heure.

Il n’y a probablement rien à ajouter sur l’intérêt de la brièveté en littérature (et activités approchantes).

The Zombies

Odessey & Oracle est sorti il y a 45 ans et 5 jours. Si vous n’avez jamais écouté le chef-d’oeuvre des Zombies, c’est une raison qui en vaut une autre de combler cette lacune.

Et au XXIème siècle Rod Argent et Colin Blunstone, les deux anglais les plus élégants de la pop, continuent, la soixantaine bien entamée, de nous livrer de beaux disques parfaitement écoutables, comme le Breathe Out, Breathe In de 2011 :

Printemps

Kodaline, jolie découverte printanière de la Blogothèque :

Selon Chryde (à qui je fais des bisous), aimer ça vous classe plus ou moins franchement dans la catégorie des jeunes filles sentimentales. Voilà qui s’assume en ces premiers beaux jours, et qui me change un peu du statut de vieux c..

Le reste du concert à emporter est à voir et à lire ici.

Jean Jean

Très bon groupe (français) de post- math- rock instrumental vu hier en première partie de Fang Island. Ecoutez moi ça, les fans d’Explosions in the Sky et de Battles :

Exsonvaldes 2013

Une longue attente récompensée : Exsonvaldes a pu enfin sortir Lights, leur quatrième album, il y a quelques jours. La plupart des chroniques lues jusqu’ici s’intéressent surtout à ce qui change : un peu plus de claviers, à la Phoenix, et trois morceaux en français. A mon sens, c’est pourtant la continuité qui marque ce disque, et en fait une vraie réussite : continuité dans l’exigence des compositions, des arrangements et du son. Résultat de ces efforts : Lights s’ouvre sur une salve géniale de cinq titres imparables, que j’imagine bien volontiers écouter à plein volume sur la route des vacances, dont cette perle :

Conclusion : ici, on sait faire de la pop de haut niveau, touchante et enthousiasmante à la fois.

Exsonvaldes en tournée à Verneuil-sur-Avre (27), Bordeaux, Lyon, Lille et Paris (Nouveau Casino) en mai.

Anticorps

Il ne vous reste que quelques jours, jusqu’à dimanche en fait, pour aller voir l’exposition impressionnante d’Antoine d’Agata (de l’agence Magnum) à Paris. Prostituées du mexique, de Phnom Penh ou des fichiers de police américains, charniers et ruines de Libye ou Palestine, émigrés de Sangatte, visages tordus de douleur et/ou de plaisir, cellules de prisons ou chambres de bordels, l’installation nous plonge dans un espace dont les quatre murs sont couverts du sol au plafond des résultats de plus de vingt ans d’errances radicales aux confins de la violence quotidienne que l’homme inflige à l’homme. Ce n’est pas pour tout le monde, mais cela n’a rien à voir avec bien des « propositions » fadasses, qu’elles soient conceptuelles ou photographiques, des galeries parisiennes.

face à l'oppression que génère l'abondance d'images stéréotypées, et leur démultiplication par les industries culturelles, face à cette pornographie généralisée, vivre devient le seul enjeu

Une oeuvre qui évoque discrètement certaines des plus pertinentes fulgurances de Guy Debord, et se place sous la tutelle plus visible de cette citation de Michel Foucault, en exergue du programme fourni à l’entrée :

« La marge est un mythe.
Cette illusion de croire que l’extrême nous parle à partir d’une extériorité absolue…
Rien n’est plus intérieur à notre société, rien n’est plus intérieur aux effets de son pouvoir que la violence.
Autrement dit, on est toujours à l’intérieur. »

Rock and Roll Will Never Die

Waging Heavy Peace coverWaging Heavy Peace est un petit plaisir coupable — pour Neil Young, et pour son lecteur. Les anecdotes s’y enchaînent sans structure, sautant les décennies et les sujets au gré de l’esprit de son auteur, avec un style et une candeur délicieuses. Un chapitre sur les modèles réduits de train suit un chapitre sur l’enregistrement sous substances d’un album des 70s, qui lui-même suit un chapitre sur le projet Pono dans lequel Young engloutit plein d’argent pour essayer de remplacer/améliorer le format mp3 par quelque chose de plus fidèle aux meilleures conditions d’écoute dans les studios d’enregistrement. Tout ça est sans queue ni tête, ce qui garantit assez peu d’interférences d’un écrivain professionnel, mais souvent émouvant car le Loner n’a pas toujours eu une vie facile et reste assez lucide quand sa propre stupidité en fut parfois la cause. Le privilège de ce livre est de vous laisser passer un moment avec un bon copain, par ailleurs immense star, qui évoquerait avec gourmandise sa vie et ses passions dans un rade du sud de la Californie autour d’une limonade (Neil Young est sobre désormais).

En quelques mots : une lecture sympathique pour les fans de longue date et ceux qui (comme moi) continuent de découvrir la carrière protéiforme d’un des plus grands du rock, certainement le plus sincère dans son dévouement à la musique. Je ne peux pas le confirmer, mais on m’a fait savoir que la version traduite en français est catastrophique, ce qui me paraît crédible étant donné le style éminemment idiosyncrasique du livre ; VO recommandée donc.

Une fois accepté cette option de non-linéarité biographique ou même thématique, le défaut du livre est assez logiquement l’absence de vision chronologique et globale de l’oeuvre de Young, et pour ceux qui recherchent plutôt cela je ne peux que recommander ce beau tour d’horizon en deux partie sur The Liminal : Walk On : Neil Young — From the Buffalo to the Pill.

« Clementine », tiré de Americana, l’album de reprise de chansons traditionnelles sorti avec Crazy Horse en 2012 :

We The Common

La constance dans l’évolution est sans doute l’une des plus grandes satisfactions que l’on peut ressentir lorsqu’on est un fan. Spoon vient à l’esprit, peut-être Low si l’on est prêt à pardonner quelques étrangetés, mais la belle évolution que je veux évoquer ici est celle de Thao Nguyen.

Je me remémore comme d’un privilège d’avoir commandé son premier album folk timide mais prometteur, aimable jusque dans ses défauts de jeunesse, il y a 8 ans. Soutenue par Laura Veirs et Tucker Martine (des encouragements qui inspirent le respect), elle regroupa ensuite autour d’elle un véritable groupe et signa deux albums vibrants, extatiques et assumés, émergeant de sa chrysalide en singer-songwriteuse solaire, meneuse et rockeuse.

En 2013, Thao & The Get Down Stay Down sort le superbe We The Common, toujours plus maîtrisé musicalement (comme Laura Veirs, quelle guitariste !), mais mariant cette impeccable énergie avec une conscience de soi et un engagement dans la société inédits, à l’écoute de ses constituants les plus fragiles : les femmes prisonnières, auxquelles Thao consacre du temps. Avant tout de la musique de haut vol :

Et avouons-le : l’expression « rock n’ roll » ne signifie pas prendre le thé avec grand-mère ; il y a dans le son amplifié — dans le meilleur des cas — une sensualité très directe, une sublimation du désir et une simulation de sa consommation parfois plus pérenne de la vraie chose. Il me reste du dernier (seul?) passage de Thao & The Get Down Stay Down à Paris, en 2010, l’émoi délicieusement flou d’un tourbillon de musique ancré sur une guitare électrique et une incroyable paire de bottes Santiag.

Et puis elle me faire rire aussi. Tirez-en vos conclusions :

Ivan & Alyosha

Ils ne sont pas russes, et aucun des membres du groupe ne s’appelle Ivan, ni Alyosha. Ça semble être une nouvelle mode (qui nous change des noms d’animaux). (Ça vient des Frères Karamazov, si vous vous posiez la question.)

Les morceaux sont très beaux et la voix du chanteur, qui monte dans un registre peu fréquenté dans l’indé, me touche beaucoup. Mais ce qui est vraiment admirable c’est la constance de leur premier album, où des perles comme celle-ci s’enchaînent jusqu’au dernier titre.

Ils semblent assez peu connus. Je les ai découvert, intrigué par leur nom, via NPR First Listen, qui streame plusieurs nouveaux albums par semaine (chacun pendant quelques jours). Récemment, le Wall Street Journal constatait que la branche musique du site de la NPR est entrain de devenir incontournable pour la plupart des artistes nord-américains, ce qui fait plaisir : c’est après tout la radio publique américaine, et leurs choix font preuve d’une rare pertinence que la presse papier (ayant largement cédé toute indépendance devant les intérêts publicitaires) et les webzines (souvent plus soucieux de leur crédibilité à Williamsburg/Austin/Portland que de partage) peuvent leur envier.

Loud, quite loud

C’est mon autre album très attendu en ce début d’année : celui des Savages. Ces quatre jeunes femmes arrivent avec un post-punk épileptique, mi-glaçant mi-brûlant, tiré au cordeau, et à peu près impossible à esquiver. Mention spéciale à la basse de Ayşe Hassan, qui claque comme rarement.

Ecoutons leur nouveau titre, She Will ; le précédent n’était pas mal également.

Le 13 mai au Botanique à Bruxelles, et le 6 juin à la Maroquinerie à Paris.

The Lumineers

Lieu commun du jour : le succès est absolument imprévisible.

Qui aurait pu prédire, par exemple, que la folk sympathique de Mumford & Sons leur permettrait de vendre des brouettes d’albums et de gagner deux Grammy, alors que les trois albums magnifiques, par instant dylanesques, de Vandaveer ne lui ont apporté qu’un succès critique et le circuit indé ?

De même, j’avais écouté le premier album des Lumineers avec plaisir lors de sa sortie, mais l’avait remisé sans même y penser, sans me douter que le reste de l’année 2012 les verrait grimper les charts américains, atteignant la deuxième place (tous genres confondus !) en janvier 2013. C’est un beau concert à emporter qui m’a mis au parfum :

Joel, mon meilleur ami et ingé son de nos films, m’avait envoyé leur album en mars dernier. Personne ne les connaissait alors, et c’était un plaisir de les faire découvrir, de voir les gens sourire, fondre, taper du pied alors qu’ils découvraient le disque.

Puis quelque chose d’inattendu est arrivé. Quelque chose qui arrive assez rarement aux artistes folk indé.

Ils sont devenus énormes.

Voici donc les Lumineers, et effectivement derrière ces petites chansons sans prétention apparente se révèle un splendide album auquel on revient souvent. D’autant plus qu’il y a un violon, marque incontestable de bon goût.

Chvrches

C’est peut-être l’album que j’attends avec le plus d’impatience en 2013. A cause de cette chanson :


Chvrches – The Mother We Share

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