À l’ombre des jeunes filles en fleur

À l’ombre des jeunes filles en fleur

« Mais la caractéristique de l’âge ridicule que je traversais — âge nullement ingrat, très fécond — est qu’on n’y consulte pas l’intelligence et que les moindres attributs des êtres semblent faire partie indivisible de leur personnalité. Tout entouré de monstres et de dieux, on ne connaît guère le calme. Il n’y a presque pas un des gestes qu’on a faits alors, qu’on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce qu’on devrait regretter au contraire, c’est de ne plus posséder la spontanéité qui nous les faisait accomplir. Plus tard on voit les choses d’une façon plus pratique, en pleine conformité avec le reste de la société, mais l’adolescence est le seul temps où l’on ait appris quelque chose. »
— Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleur

Je referme le deuxième volume de La recherche du temps perdu avec un sentiment familier mais toujours étonnant. On dit communément Proust difficile, alambiqué et intellectuel, le genre de lecture donc qu’on prendra comme un effort d’hypôkhagneux ; dont tout être normalement constitué s’épargnera les interminables subordonnées et la sensibilité défraîchie si « un sadique ou un imbécile » (comme dirait l’autre) ne les lui impose pas.

Pourtant, en se tenant face à l’œuvre, dans l’intimité de la lecture, ce roman est tout ce qu’il y a de plus accessible, de plus humain, de plus universel. Je ne reviens d’ailleurs pas de ce que ce message diffamant fasse de l’ombre à la vérité : les Jeunes filles en fleur est probablement le grand roman français de l’adolescence (pourquoi n’y a-t-il aucun prof pour vous dire des choses comme ça dans les lycées ?), et le narrateur, dans son effort de mémoire pointilliste et exhaustif, un équivalent hexagonal de Werther ou d’Holden Caulfield.

L’œuvre n’est pas sans défauts : particulièrement attristante pour moi est l’idéologie fin-de-siècle (et début du suivant) que Proust admet et illustre involontairement ; d’abord par une grande indulgence pour l’antisémitisme, considéré le temps de quelques pages comme le plus raisonnable des a priori. Puis, tandis qu’il décrit avec une subtilité bouleversante (et indémodable) les émois de son narrateur pour la petite bande d’Albertine, Andrée, Gisèle et Rosemonde, Proust fait par ailleurs preuve d’une homophobie glaçante, offrant le rôle le plus détestable du roman à un vieil inverti pervers et honteux (il paraît que cela ne s’arrange pas par la suite). Certes, il ne faut pas plaquer des valeurs contemporaines sur une époque révolue, tout ça, mais chez un franchouillard nazillon comme Céline, tout cela me fait rire. En revanche chez un homosexuel invétéré et juif, ce degré de « haine-de-soi » (j’imagine bien que la notion est anachronique) est stupéfiant. (Et ce que j’ai trouvé sur le sujet sur Internet ne m’a pas donné à penser que tout ceci soit totalement ou partiellement du second degré.)

A l’exception de ces quelques pages, A l’ombre des jeunes filles en fleur est un roman délicieux, d’une finesse d’analyse rarement égalée, plein de trouvailles poétiques et d’aphorismes sociologiques inimitables, et surtout absolument pas un livre exigeant.

« Pour les belles filles qui passaient, du jour où j’avais su que leurs joues pouvaient être embrassées, j’étais devenu curieux de leur âme. Et l’univers m’avait paru plus intéressant. »
— Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleur

Golden Arrow

Golden Arrow

D’accord, j’ai été injuste il y a quelques semaines avec la Flèche d’Or, qui a apparemment été reprise par une autre équipe, et qui a été réaménagée pour le meilleur : le bar, qui était à trois mètres de la scène au milieu de la salle, a été repoussé tout au fond ; la place disponible s’en est trouvée agrandie ; le son a été grandement amélioré (même s’il reste assez « brutal ») ; et enfin, l’entrée est désormais payante (et le tarif des consommations rendu raisonnable), nous épargnant partiellement toute une faune de soifards pour qui la musique n’était que l’écrin de conversations passionnantes. Reste que j’ignore pourquoi l’entrée/sortie du public se fait toujours à côté de la scène, ce qui aurait pu être aisément changé compte tenu des autres issues déjà existantes.

Quoi qu’il en soit j’avais tort et j’étais en retard : la Flèche d’Or est devenue une salle correcte. C’est une bonne nouvelle dans le paysage sinistré des lieux de musique à Paris.

Tombeau pour une ministre

Tombeau pour une ministre

Dans la famille Coupat, je voudrais le père :

Chère Michèle-Yvette-Marie-Thérèse Alliot-Marie, (…)

Je tenais à vous dire que je trouve particulièrement injuste que l’on vous fasse à présent grief de mentir, car de mentir, depuis que je vous écoute, vous n’avez jamais cessé de le faire.

Top 2010 – Hjaltalín

Top 2010 – Hjaltalín

Hjaltalín. Ne vous laissez pas intimider par le nom étrange et probablement imprononçable 1 de ce septuor islandais. Ce fut mon erreur jusqu’au mitan de l’année 2010 2. Je m’en mords encore les doigts.

Terminal, leur deuxième album, est un miracle de générosité sans une minute de trop, qui démarre par un tryptique de chansons parmi les plus désinhibées entendues récemment (parmi les épithètes accolées à sa description sur le web : gorgeous, sunny, thrilling, magical, sensuel…) et s’achève par les 3 minutes les plus mémorables de Stravinsky. C’est de la pop, considérée avec sérieux et intensité, enrichie par des instruments d’orchestre, qui évoque parfois la comédie musicale de l’âge d’or (et être spontanément comparé avec Rodgers et Hammerstein, pour l’auteur de ces lignes, c’est flatteur). Lorsqu’un véritable orchestre symphonique accompagne le groupe, comme dans la vidéo ci-dessous, ça devient même un de ces moments où tout s’arrête et où l’on se rappelle pourquoi la musique, sur nous, a plus d’effet que tout les autres arts réunis.

Terminal est n°2 dans mon classement 2010, mais uniquement parce que la première place y était indéboulonnable…

Hjaltalín & Sinfóníuhljómsveit Íslands – Feels Like Sugar from Hjaltalín on Vimeo.

1 Les islandophones faisant cruellement défaut à mon entourage, je me contente d’un « Yalta-Line », sans certitude que « Jalta-Laïne » ne serait pas plus proche de la réalité.

2 Erreur dramatique qui m’a fait rater leurs précédents passages à Paris, et me contraint à une première fois en mars à la Flêche d’Or. La putain de Flêche d’Or. Y a-t-il salle plus désastreuse des points de vue de l’acoustique et de la convivialité à Paris ? J’inclus dans ma question réthorique l’Elysée-Montmartre, où au moins le son tend à être correct pour la cinquantaine de personnes placées dans l’axe du centre de la scène.