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Top 2019 (musique)

Je n’ai pas envie, cette année, de figer dans un classement mes 25 albums favoris de 2019. Je les ai tout au plus regroupés dans trois « Tiers ». Après la playlist, quelques notes rapides sur chacun de ces albums.

Tier 1 (#1-#10, sans ordre particulier)

Joan Shelley – Like The River Loves The Sea. Joan Shelley creuse depuis cinq albums un chemin folk qui peut évoquer parfois Joan Baez ou Joni Mitchell, parfois Laura Marling. L’ambiance est donc aérienne et élégante, les mélodies vocales particulièrement soignées, et les choeurs et cordes interviennent sans superflu. Je n’avais pas anticipé que j’aimerais autant cet album mais ce fut, entre autres, la bande son parfaite pour accompagner l’immersion dans les grands espaces de Colombie-Britannique que fut la lecture des derniers mots poignants publiés par Richard Wagamese (Starlight, 2019, ed. Zoë).

Mikal Cronin – Seeker. Guitariste fidèle de gens plus connus que lui, Mikal Cronin préfère sous son nom travailler la ligne claire, le songwriting méticuleux. Ce nouvel album est un chef d’oeuvre de chansons indé, encore un peu plus cohérent que ses prédécesseurs.

Big Thief – Two Hands. Sans originalité c’est avec ce deuxième album de Big Thief en 2019 que j’ai réalisé, comme nombre de gens, l’excellence de ce groupe, après avoir apprécié leur disque inaugural de 2016 (plaisamment intitulé Masterpiece) mais quelque peu oublié mon enthousiasme. Tout le monde est tombé d’accord sur l’inévitabilité du coeur de ce Two Hands, les deux pistes successives Shoulders et Not, échec et mat, feinte et estoc. L’album indiscustable de l’année écoulée.

Great Grandpa – Four of Arrows. Après un premier album indé sympathique, la mue de Great Grandpa pour ce deuxième opus fut enthousiasmante. Les morceaux sont intimes mais ambitieux, les arrangements chauds et réconfortants, le plaisir de jouer ensemble palpable, la sincérité dénuée d’affects audible. Un album indé que je recommande fortement à tous ceux qui ont aimé Big Thief, et où j’entends aussi des échos de mes chouchous de Typhoon.

Charly Bliss – Young Enough + Supermoon EP. Leur premier album power/pop (Guppy) était déjà proprement génial. Leur deuxième, sorti en 2019, montre une belle évolution qu’il est difficile de leur reprocher et qui parvient à se faire aimer au fil des écoutes. Les morceaux plus directs, exclus de l’album, ont été placés sur un EP plus facile d’accès et que j’inclus donc dans hésitation dans cette recension de mes coups de coeur.

FONTAINES D.C. – Dogrel. Le post/punk littéraire des irlandais de FONTAINES D.C. a connu un beau succès mérité. L’album est impeccable, les paroles sont particulièrement bien troussées et les morceaux parviennent sans efforts à apporter un frais renouveau à un style que l’on croyait bien balisé.

Lizzo – Cuz I Love You (Deluxe). Année exceptionnelle pour Lizzo : sa conversion d’un hip-hop commercial plutôt inégal à une soul musclée qui s’appuie sur ses forces (une voix extraordinaire, une musicalité de pro) en a fait en quelques mois une star après des années (et deux albums) de quasi-anonymat. Juice est évidemment un tube sur lequel on dansera pendant les trois prochaines décennies, au minimum. J’inclus spécifiquement la version Deluxe de l’album car initialement et inexplicablement celui-ci ne contenait pas les singles tubesques des 3 années ayant précédé sa sortie. Le public américain s’est chargé de réparer cette impéritie en placant en haut des charts Truth Hurts (sorti en 2017) après la sortie de l’album, ce qui a entrainé l’existence de cette nouvelle version, enrichie de 3 bombes et bien plus satisfaisante.

Pure Bathing Culture – Night Pass. La pop californienne 70s de Fleetwood Mac version Nicks / Buckingham / McVie tient une place discrète mais irremplacable dans mon coeur, et l’album de Pure Bathing Culture (produit par Tucker Martine) vient satisfaire ce tropisme cette année, dans une version un brin plus dream/pop. Un vrai travail d’orfèvre.

Greet Death – New Hell. Petite merveille de la fin d’année, l’album de Greet Death offre une synthèse originale de slowcore et de sludge, un rock à la fois indé et (quelque peu) brutal, bruyant et transcendant. Les deux titres de plus de 8 minutes (celui de la playlist et le morceau titre) en forment le point d’orgue cathartique.

Lana Del Rey – Norman Fucking Rockwell! L’unanimité en faveur de ce disque est une belle satisfaction pour qui se remémore le sexisme pépère de l’interminable débat des années 2012-2014 autour de “l’authenticité” de Lana Del Rey et la joie anticipant le moindre de ses faux-pas musicaux ou médiatiques, joie mauvaise cachant mal l’incapacité de concevoir une artiste pop à succès de genre féminin comme responsable de ses choix. “Séparer l’homme de l’artiste” est curieusement (sarcasme) bien plus facile que d’envisager dans une simple série de chansons la différenciation entre la narratrice (“Fucked my way up to the top”) et l’auteure, et que de comprendre la nature sévèrement critique du message porté par cette distance. 
L’ampleur de la réussite de NFR!, sa présence indiscutable aux côtés de tous les chefs-d’oeuvres de la pop orchestrale de ces dernières décennies, sa façon inouïe de capter l’époque (#metoo et #okboomer, pour commencer), forment la plus belle réponse qui soit.

Tier 2 (#11-#20)

Patience – Dizzy Spell. Chanteuse des défunts mais excellents Veronica Falls, Roxanne Clifford signe ici un ravissant album électro-pop plein de pep’s et de mélancolie.

The Menzingers – Hello Exile. Un album pop/punk/emo parfait par des vétérans du genre, dont toute la discographie est éminemment dansante, sautante et recommandable.

PUP – Morbid Stuff. Complément idéal du précédent, là aussi les guitares sont rageuses et les émotions à fleur de peau.

Pernice Brothers – Spread the Feeling. On ne peut que s’incliner bien bas devant Joe Pernice, qui délivre des albums sublimes d’indie/power/pop avec constance depuis plus de 20 ans. Il a pris 9 années pour faire celui-ci, et c’est un grand crû. (L’album est ici et pas sur Spotify, où je mets un vieux morceau à la place.)

OWEL – Paris. Un groupe méconnu d’indie sentimentale, qui se distingue ici par une production méticuleuse, de riches arrangements et des titres classieux.

Michel Cloup Duo – Danser danser danser sur les ruines. L’attrait principal ici ce sont les textes, à la fois très personnels et fortement politiques, mais surtout d’une très rare intelligence (a fortiori dans la musique pop). Pourtant la façon dont Michel Cloup parvient à composer et emplir l’espace avec une formule si réduite est tellement épatante que le handicap en devient une force. Un des meilleurs concerts de l’année également, à Petit Bain.

Laura Stevenson – The Big Freeze. La magique chanteuse new-yorkaise s’éloigne à chaque album un peu plus de ses racines punk, et ce disque est l’aboutissement actuel de ce cheminement. Composé de chansons personnelles qui creusent profondément dans des blessures affichées avec candeur, son enregistrement « à la maison » pour des raisons financières ne s’entend que par le dépouillement relatif de certains morceaux, et jamais par la production. Un beau moment.

Amanda Palmer – There Will Be No Intermission. Le succès d’Amanda Palmer en direct avec sa communauté via Patreon (et sans maison de disque) me fait très plaisir, mais j’ai longtemps regretté l’éparpillement consécutif de ses productions. Regret terminé avec – enfin – cet album complet et ambitieux, superbement composé, et imaginé avec une maturité nouvelle. La tournée mondiale qui l’a accompagné, mi-concert mi-one-woman-show (inspiré par le spectacle de Springsteen à Broadway, qu’il faut absolument voir même si l’on n’est pas fan « du Boss »), creusa avec détermination les sujets parfois lourds abordés dans les chansons, et fut un grand moment de 2019, incroyablement intense.

Lucie Antunes – Sergeï. Lucie Antunes est une jeune percussioniste de formation classique qui a peu foulé le chemin des philharmonies, guère acceuillantes à sa fougue queer vingtenaire. Elle a cotoyé quelques grands noms de l’électro française, mais c’est surtout sous son nom qu’elle a retenu mon attention avec ce premier album, instrumental, organique et aux légères influences minimalistes, découvert au son d’une belle émission de Radio Nova.

Corte Real – Pays Vaincus. J’ai le léger regret que le coeur brûlant de ce disque monde soit la reprise à l’identique des morceaux de leur magique EP de 2016, écouté des centaines de fois. Mais quelques autres pistes de cet album se hissent au même sommet, comme le sublime morceau titre. Pour ceux qui ne connaissent pas encore Corte Real, leurs déambulations vaporeuses sur les vastes mers, leurs histoires d’amours impossibles dans les sous-mondes, cet album est à mes goûts le plus beau disque francophone de l’année, introduit en épigraphe par ces mots de Loti : « J’y ai abordé jadis, dans ma prime jeunesse, sur une frégate à voiles, par des journées de grand vent et de nuages obscurs; il m’en est resté le souvenir d’un pays à moitié fantastique, d’une terre de rêve ».

Tier 3 (#21-25 et bonus)

Kali Malone – The Sacrificial Code. 1h45 d’orgue d’église instrumental parfois monophonique, cela pourrait paraître rebutant. Pourtant cette musicienne américaine installée en Suède évite deux écueils : l’expérimentation dissonante free et la muzak easy listening. Se faufilant entre les deux, ces compositions répétitives de fréquemment plus de 10 minutes sont élégantes et accompagnent avec douceur sessions de réflexion et de travail, se rangeant ainsi aisément aux côtés d’Anna von Hausswolff ou de France.

Lysistrata / Breath In/Out. Le groupe indie/punk charentais mérite une mention pour un second album efficace et prometteur, portant bien haut le flambeau rarissime d’un rock hexagonal digne de rivaliser avec les outres (-Manche, -Atlantique et -Quiévrain) (Philippe Manoeuvre sort de ce corps) (d’ailleurs si vous aimez ça écoutez aussi leur cousins angevins de L.A.N.E. (Love and Noise Experiment), rejeton des Thugs).

Cigarettes After Sex / Cry. Si vous aimiez la langueur moite de leur premier album, le second remplit sans déroger le même cahier des charges. « A-« 

San Fermin / The Cormorant I. J’explore tardivement la pop « baroque » de la formation étendue d’Ellis Ludwig-Leone, compositeur alt-classical de bonne réputation. Ce dernier album en date, luxuriant à souhait, est tout simplement irresistible.

Spielbergs / This is Not the End. Groupe de power-pop norvégien dont les membres traînent leurs guètres depuis dix ou vingt dans le milieu rock indé d’Oslo, Spielbergs n’avait pas vraiment d’ambition. On pardonnera donc à cet album d’être un peu inégal, parce que les bons morceaux sont waow.

Et puis en bonus : l’album de Billie Eilish est vraiment bien.

Argumentum ad temperantiam

« Argument to moderation : also known as false equivalencefalse compromise, [argument from] middle groundequidistance fallacy, and the golden mean fallacy—is an informal fallacy which asserts that the truth must be found as a compromise between two opposite positions.
An example of a fallacious use of the argument to moderation would be to regard two opposed arguments—one person saying that the sky is blue, while another claims that the sky is in fact yellow—and conclude that the truth is that the sky is green. While green is the colour created by combining blue and yellow, therefore being a compromise between the two positions—the sky is obviously not green, demonstrating that taking the middle ground of two positions does not always lead to the truth.

Vladimir Bukovsky maintained that the middle ground between Soviet propaganda and the truth was itself a lie, and one should not be looking for a middle ground between disinformation and information. According to him, people from the Western pluralistic civilization are more prone to this fallacy because they are used to resolving problems by making compromises and accepting alternative interpretations—unlike Russians, who are looking for the absolute truth. » – Wikipedia

Yellow Vests

Prenez une poire et des cahouètes, je vais parler des Gilets Jaunes moi aussi.
 
A) Ce qui n’est pas du tout une surprise, sauf du point de vue chronologique, c’est leur existence, leur détresse, la pertinence stratégique née de n’avoir que peu à perdre et plus personne à croire, enfin le surgissement inévitable de leur insurrection. Nous sommes la nation dont les dominés répondent, à la goutte de trop, par la révolte ; c’est une erreur politique majeure du macronisme que de l’avoir négligé, mais un mythe cohérent dans sa logique ultra-libérale d’un Nouvel Ordre a-historique, d’un renouveau débarassé de la politique ; tout mythe ayant pour fonction d’évacuer la complexité du réel, comme l’a proposé Barthes.
 
B) Ce qui est pour moi, je l’avoue humblement, une double surprise, c’est :
1) Le pathétique de la plus grande partie des médias, qui devant une remise en cause rhétorique somme toute démocratiquement légitime de la qualité de leur travail, de leur plus-value « informationelle », se drapent dans un rejet en bloc, dans un déni mâtiné d’imprécations ad hominem, quasi-point Godwin à la clé. Quand on construit son utilité sociale sur la (totalement légitime) critique des institutions et des paroles publiques, la moindre des choses serait d’accepter la critique et, si besoin, d’y répondre de bonne foi et point par point, pas de traiter ses contradicteurs de fascistes séditieux.
 
2) Lorsque l’on constate le résultat du travail d’UN SEUL journaliste rigoureux et persévérant (je parle bien sûr de David Dufresne), c’est à dire la patiente mais réelle irruption de la question des violences policières dans les médias mainstream, on se prend à rêver de ce qui pourrait advenir si cet exemple (la rigueur et la persévérance, pas forcément le chevalier blanc solitaire) faisait un peu plus d’émules chez les journalistes de France (pour citer je ne sais plus qui, combien de Marx aurions-nous connus s’il y avait eu d’autres Engels ?). (Je regrette aussi qu’il ait fallu, après plusieurs décennies de tabassages institutionnalisés, que les victimes soient des Blancs non périurbains pour qu’on réalise l’abjection, mais c’est un autre débat.)
 
C) Pour un point de vue alternatif (qui ne les épuise pas), j’ai déjeuné ce midi (dans un restaurant végétarien du Marais) non loin de Jean-Seb, très jeune cadre cool (sans cravate) au visage poupin qui « commande à trois gars en Inde ». De façon touchante, Jean-Seb regrette que les GJ ne consacrent pas plutôt toutes ces journées du samedi à des choses plus utiles, par exemple à s’autoformer à de nouvelles technologies ou à se mettre à niveau dans leur domaine. Imaginez « si toute cette énergie était déployée vers quelque chose de constructif ! »
Par ailleurs, à moins de 30 ans Jean-Seb cherche à acheter un premier appart’ dans le Sentier, mais de nos jours tout ce qu’on trouve de décent est à 12.000 € du m², c’est devenu inaccessible. Donc si vous avez des plans à 11 ou 10.000, ça pourrait passer…

Quit the News!

David Cain : Five Things You Notice When You Quit the News

« The news provides information in infinite volume but very limited depth, and it’s clearly meant to agitate us more than educate us. Every minute spent watching news is a minute you are unavailable for learning about the world in other ways.
Read three books on a topic and you know more about it than 99% of the world. »

J’applique les conseils proposés par D. Cain depuis de nombreuses années, à la fois par choix conscient et en préservation de ma santé mentale. Les rechutes, dans la salle d’attente d’un médecin ou devant l’écran d’un lieu public branché sur une chaîne d’« informations », sont assez peu agréables et me confirment dans mon hygiène de vie.

It hurts to look at you

Une belle oral history de la série My So-Called Life, avec mon chouchou Brian Krakow qui 22 ans après est toujours le plus intelligent : The Agony And The Angst : An Oral History of My So-Called Life (Elle.com).

Si vous en voulez plus, quelques dollars permettent d’acquérir le livre génial de Soraya Roberts : In My Humble Opinion. C’est subtil, moderne, réjouissant et très très bien écrit.

La frange sordide

« [Dans une ville] il doit y avoir par endroits des franges un peu sordides où des services ou activités très importantes mais payant de très faibles loyers peuvent s’implanter. Où peuvent aller les bouquinistes, le naturaliste, le magasin de papillons, le studio du professeur de musique, le magasin philanthropique, la personne qui fait des cuillères en bois, le dessinateur de lettres, le marchand de pommes et de caramels, le réparateur de trombones, la clinique alcoolique, la librairie pornographique, le marchand de haschich. C’est tout ça qui fait qu’une ville est une ville au moins autant que cette maudite architecture. »
— Michael Welbank, architecte et urbaniste, courrier de 1968 à l’Etablissement Public d’Aménagement de Cergy-Pontoise.

Le génie des lieux

Cette belle série de France Culture sur l’architecture moderne (et nécessairement l’urbanisme attenant) a joliment accompagné mon été : Le génie des lieux. Je recommande un podcastage intense, d’autant que chaque épisode ne dure d’une demi-heure, c’est assez facile à entreprendre.

Les lieux évoqués sont : la maison de Jean Prouvé (à Nancy), le Centre Pompidou, les Olympiades, l’aéroport d’Orly, la Grande-Motte, la chapelle de Ronchamp par Le Corbusier, le supermarché de Ris-Orangis par Claude Parent, et La Défense.

Nouvelle Ville

« Delouvrier, mettez-moi de l’ordre dans ce bordel ! », citation apocryphe de De Gaulle à Paul Delouvrier, qui créera les cinq Villes Nouvelles de la région parisienne.

Les deux balades sonores consacrées à la ville de Cergy par Les Voix d’Ici sont une réussite fabuleuse.
C’est sympatique, rigoureux, passionnant et même parfois émouvant.

A télécharger ici et à écouter avec ses pieds, à 50 minutes de RER de Châtelet :