Au début, Laura Stevenson a tenté de résister à une inspiration qui se cristallisait en un album entier de tubes power-pop évidents. Elle s’est vite rendu compte que cela aurait été stupide, ayant déjà prouvé par le passé ses talents de compositrice dans des veines plus retenues, folk ou rock.
Nous voilà donc avec entre les mains cette jouissive compilation de onze titres impulsifs, guitares carillonnantes ou fuzz, mélodies chantées en ligne claire, chacun plus parfaitement entraînant que le précédent. Une citation de Laura Stevenson, quelque part : « J’ai décidé de mettre dans cet album un maximum de joie ». Ambition réussie.
Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’en dire beaucoup plus : Mimi et Alan Parker forment l’un des deux ou trois meilleurs groupes de rock américains depuis leur premier album au mitan des années 90s, et Ones and Sixes est probablement leur meilleur album depuis 2005.
Les élèments constitutifs de Low n’ont jamais beaucoup changé : de la lenteur, la guitare d’Alan, une basse ronde, un chant doublé à la quinte. Cette capacité à retrouver toujours l’originalité en creusant depuis vingt ans le même sillon, à renouveler l’immuable, est proprement magistrale. Mais sur cette base les perspectives se sont ouvertes, la lumière a trouvé (parfois) une faille pour entrer, la douceur aussi ; ces douze morceaux nous enlaçent désormais langoureusement, prenant leur temps, comme les caresses d’un(e) amoureux(se).
Ones and Sixes est un disque majeur pour Low, un espoir pour nos colères rentrées, un feu de joie et un baume pour les âmes épuisées.
Rachel Grimes était la pianiste du groupe Rachel’s, qui au milieu des années 90 a quasiment inventé l’idée de l’indie-classical à lui tout seul, cette ambition d’emmener le versant minimaliste de la musique contemporaine — déjà passablement libéré d’un certain académisme — vers encore plus d’accessibilité, en tout cas vers un public moins habitué aux violons, hautbois et Steinways.
Mais si le groupe Rachel’s a sorti des albums indiscutablement originaux et beaux à son époque, ce deuxième album personnel de Rachel Grimes est, pour la première fois, une œuvre bouleversante, de celles qui ouvrent le champ des possibles.
The Clearing est bâti sur le jeu de piano épuré de sa compositrice, mélodies hypnotiques aux accents romantiques, enrichi d’un éventail de contributions essentielles : un saxophone délicatement free, des cordes majestueuses tout en mesure, des nappes synthétiques, une basse et des percussions discrètes.
Cette configuration, aussi éloignée de la grandiloquence symphonique que du risque de sécheresse élitiste de la musique de chambre classique, offre à ces compositions ciselées – et plus ambitieuses qu’il n’y paraît – le champ pour développer des émotions vraiment profondes, très expressives.
C’est en partie un cliché, mais les écoutes successives n’ont pas, en ce qui me concerne, épuisé ce disque, bien au contraire : j’y découvre à chaque fois de nouvelles sources d’émerveillement, harmonies mélancoliques ou lignes mélodiques sublimes. Un chef-d’œuvre, assurément.
Ce n’est pas toujours le cas, mais je sais exactement pourquoi j’aime CHVRCHES (au grand dam de certains) : pas seulement à cause de Lauren.
J’aime CHVRCHES parce qu’ils sont parvenu à réaliser, pour la seconde fois consécutive, un album brillant dans ce genre si difficile à bien faire au long cours qu’est l’électro-pop. Sortir un beau single qui sort du lot, dans ce style, est déjà un bel exploit. Réussir à produire deux disques consécutifs tout à la fois si enthousiasmants et si cohérents sur la longueur est une prouesse rare, et ce qui est rare m’est précieux.
J’aime aussi le fait qu’il s’agisse de trois musiciens ayant déjà vécu différentes expériences dans ce milieu, pour un succès généralement limité. Peu de risques dans un futur proche d’un virage dark pour l’album-de-la-maturité, stade qui dans la pop signifie 26 ans (puisqu’à 27 ans c’est la faucheuse), et surtout stade déjà atteint et dépassé à la création du groupe. J’aime les voir emerveillés et lucides, bien décidés à profiter de leur succès comme il vient et à produire ces sons synthétiques bondissants tant que nous éprouverons de la joie à les écouter.
Les deux sœurs Unthank (c’est leur vrai nom), Rachel et Becky, enregistrent depuis une dizaine d’années des albums puisant principalement dans la tradition folk du nord de l’Angleterre. Les premiers ne sont pas forcément d’une écoute immédiate de ce côté de la Manche, à moins d’être passionné par le genre — chants de marin et complaintes avec violon fiddle.
Puis le son a progressivement évolué vers une approche plus accessible, plus symphonique, comme en témoigne leur dernier album, Mount the Air, sublimé par des arrangements exquis de claviers et de cordes par le compositeur et multi-instrumentiste Adrian McNally (le mari de Rachel). On tient là un chef d’œuvre indiscutable, très mélancolique, à la fois d’un abord accessible et musicalement ambitieux, reposant parfois sur des structures harmoniques exigeantes (certains critiques évoquent Miles Davis). Ajoutons, last but not least, qu’on a rarement entendu un duo de voix féminines se compléter et se soutenir aussi brillamment.
Avec le recul, Built To Spill est devenu l’un de mes groupes de rock indépendant des 90s préférés, certainement plus que d’autres noms nettement plus connus en France à l’époque. Aucune autre formation n’a réussi une telle série consécutive de trois albums parfaitsetbourrésdetubes (There’s Nothing Wrong with Love [1994], Perfect from Now On [1997] et Keep It Like a Secret [1999]), suivie en prime d’un album Live ébouriffant (avec la meilleure reprise de Cortez The Killer que vous n’écouterez jamais).
Leur production était devenue plus inégale dans les années 2000, mais ce premier album en 5 ans vient balayer d’un revers de la main ces souvenirs périssables : la cuvée 2015 est un superbe retour en forme. Au premier plan, la voix haut perchée de Doug Martsch et comme à son habitude, les riffs les plus jouissifs joués sur une Stratocaster à mille kilomètres à la ronde. Mais surtout, et bien entendu, un songwriting complètement au-dessus de la mêlée.
Cinquième album pour Laura Marling, et encore une fois un enchantement. Une base folk toujours, mais une orientation plus électrique cette fois, ce qui a désarçonné quelques fans. Ces temps-ci Laura Marling se cherche, artistiquement et personnellement, est partie deux ans en Californie, vers l’inconnu, expérimente, parfois peine un peu, parfois triomphe, mais toujours elle avance et nous embarque dans ce voyage passionant.
Cette exploration prend des détours surprenants et prometteurs. Le morceau I Feel Your Love était un sommet de cet album, tout en fingerpicking virtuose assez typique de ce que l’on connaissait de Laura. Il y a quelques semaines elle en a sorti une nouvelle version (baptisée « Director’s Cut ») très rock, blues et même un peu soul, avec un groove de tueuse, quelque chose qu’à peu près personne n’aurait attendu d’elle. C’est peut-être ce qu’elle nous réserve pour l’avenir, peut-être pas, mais cette incertitude en soi est excitante.
La playlist Spotify pour les albums n°1 à 15. Encore incomplète, elle sera mise à jour en même temps que seront publiées les dernières marches du podium.
Néerlandaise vivant en Belgique, Chantal Acda a enregistré ce deuxième album solo aux États-Unis avec Peter Broderick (nom qui ne parlera qu’aux initiés, mais devrait leur faire tendre l’oreille). On est ici dans le domaine d’une folk douce teintée d’élans indie-classical, superbement composée et mise en musique, où tout est précis et précieux.
J’ai découvert Chantal Acda grâce à l’émission de radio Label Pop (sur France Musique), l’une des plus belles choses qui soit. La qualité des sélections de Vincent Théval, son ouverture d’esprit ainsi que son humilité me font chaque semaine un bien fou ; il démontre qu’il est possible de parler de musique pop à un rythme hebdomadaire en étant à la fois intéressant, accessible et exigeant.
Honnêtement, je ne sais pas trop ce qui se passe. Normalement, je ne devrais pas m’engouer de Chelsea Wolfe, c’est un truc destiné aux ados qui affirment qu’ils vénèrent Satan pour énerver leur prof de cathéchisme, ou qui s’habillent comme ça pour aller assister à un festival de métal à Torcy. Et pourtant depuis trois albums je ne peux résister à cette musique qui rassemble des éléments de… de gothique industriel ? de drone folk ? de dark ambient ? C’est complètement en dehors de ma zone de confort, je ne sais même pas ce que c’est.
Quoi qu’il en soit de ces questions nomenclaturales primordiales, les disques de Chelsea Wolfe sont vertigineux, magnifiquement écrits et produits, d’une intensité folle tout en restant accessibles aux minus qui n’aiment pas le chant guttural et les acouphènes, et Abyss s’écoute comme le sommet d’une œuvre fascinante et unique. Il faut ajouter que le groupe qui accompagne Chelsea en concert est d’une efficacité à couper le souffle, avec notamment un batteur magistral (Dylan Fujioka).