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Discussions générales, liens…

Au collège, weblog d’un enseignant en Seine-Saint-Denis.

Faute de pouvoir expliquer dans leur complexité les tenants et les aboutissants d’un évènement historique, nous risquons, nous professeurs, de devoir nous en tenir à exalter une figure héroïque totalement décontextualisée. Guy Môquet quittera le domaine de l’histoire et des faits pour devenir une espèce d’abstraction exemplaire — un objet susceptible, comme le prouvent ses mésaventures actuelles, de toutes les manipulations, à commencer par celle qui l’amènera directement à l’insignifiance la plus complète.
(…)
Franchement, ce genre de simplification ne figure pas parmi mes pratiques pédagogiques préférées, et elle m’apparaît même dangereuse et malhonnête ; car sans tomber dans le relativisme, je ne crois pas que la tâche de l’école soit de panthéoniser telle ou telle figure dans l’esprit de ses élèves, de les inviter à suivre tel ou tel héros. Je ne suis pas un professeur de morale. Je suis un professeur d’histoire. J’enseigne, j’essaie d’enseigner, la complexité du réel.

Et aussi :

Plus tard, j’ai passionnément aimé le latin. Cette langue morte depuis 1500 ans, qu’écrivaient encore quelques moines du Vatican, ressemblait à un code secret dont la clé se trouvait dans d’interminables tableaux de déclinaisons. Hic, haec, hoc. Hunc, hanc, hoc. Hujus, hujus, hujus. Huic huic huic. Hoc hac hoc. Beauté raide et hoquetante de ces incantations magiques. En m’échinant sur les périodes de Cicéron ou de Salluste, je n’éprouvais aucun sentiment d’inutilité ; il me semblait au contraire que mes efforts finiraient par me faire accéder à un sens que ne bornait ni la langue latine ni l’histoire romaine, mais qui portait au-delà, dans une métaphysique.
Plus tard encore, après le bac, j’ai perdu cette rigueur, j’ai négligé d’entretenir ma mémoire, et je le regrette. Mais je crois que tout ce que ces efforts de jeunesse ont laissé en moi est bon.

The New York Times Magazine on Gustavo Dudamel, Conductor of the People :

In vivid contrast to the situation in the United States, where arts-education programs have been snipped from school curricula as unaffordable frippery, the Venezuelan system provides a place in an orchestra for children, no matter how poor or troubled their backgrounds, throughout the country. And the results have been astonishing. I asked Borda if she was surprised by anything she had seen during her Venezuelan visit. “I didn’t imagine I would be in tears as much as I was,” she told me.

Alors que nos chères têtes blondes se tapent la mièvre missive de l’autre cocommuniste, relisons plutôt l’un des plus beaux poèmes du XXème siècle français, les Strophes pour se souvenir :

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

Louis Aragon, 1955.

« J’ai souhaité être heureux comme si je n’avais rien d’autre à être. »

— André Gide, Préface à La Tentative Amoureuse (cité par Camus en exergue à Noces)

The Rest is Noise, la somme d’Alex Ross sur la musique « classique » et contemporaine du XXème siècle, sort aujourd’hui. S’il ne fait pas exploser le poids autorisé en soute de mon contact secret à New York, je devrais récupérer ma copie un de ces soirs sur un terrain vague des environs de Roissy.

En attendant, Kottke propose une interview très intéressante d’Alex Ross :

My big thing is that classical music doesn’t really exist. When you have a repertory that goes from Hildegard von Bingen’s medieval chant to Vivaldi’s bustling Baroque concertos to Wagner’s five-hour music dramas to John Cage’s chance-produced electronic noise to Steve Reich’s West African-influenced « Drumming, » you’re not talking about a single sound.

De plus, dans le New Yorker de cette semaine, Mr Ross publie également un épatant article sur les lieux où l’on propose et célèbre la musique « classique » sur Internet.

Des kids qui s’éclatent sur Steve Reich :

Comité de Vigilance face aux Usages de l’Histoire : Guy Môquet, et après ? Effacement de l’histoire et culte mémoriel

Guy Môquet semble se résumer à sa mort, à l’invocation de la famille et de la patrie qui ponctuent sa dernière lettre. La Résistance est réduite à la seule perspective du sacrifice. Ainsi la spécificité du combat de Guy Môquet est-elle éludée : le caractère communiste de son engagement, la singularité de son courage au moment où le Parti Communiste, interdit par la République dès 1939, ne résistait pas encore officiellement, sont escamotés. De même, son arrestation par la police française, l’intervention des autorités de Vichy qui désignent spécifiquement parmi les otages une liste de militants communistes à fusiller sont passées sous silence. Toutes les singularités et les complexités de la Résistance disparaissent derrière l’écran blanc d’une dernière lettre sortie de son contexte.

Un texte au style curieusement mauvais, mais une analyse parfaitement pertinente lorsqu’on en replace les propositions grammaticales dans le bon ordre. [via Embruns]

Jeunesse du prince, source des belles fortunes

Jeunesse du prince, source des belles fortunes

« Le reproche en un sens le plus honorable que l’on puisse faire à un homme, c’est de lui dire qu’il ne sait pas la cour : il n’y a sorte de vertus qu’on ne rassemble en lui par ce seul mot. » — La Bruyère, Les Caractères, De la Cour

Je trouve l’auto-censure et l’esprit de courtisanerie qui règnent en ce moment proprement sidérants.

Lorsque M. Sarkozy et M. Kouchner répètent sur tous les tons que la politique étrangère de M. Chirac (et par là, il faut comprendre le refus de joindre la coalition ayant envahi l’Irak) avait comme moteur principal “l’antiaméricanisme”, le silence des titres de presse qui pourraient tenter de les contredire est assourdissant. Les historiens ne se départagerons probablement jamais quant à savoir qui, de Freud, Staline ou Goebbels, a le premier théorisé qu’il suffisait de répéter suffisamment fort et suffisamment souvent un mensonge pour qu’il devienne un truisme. C’est pourtant bien l’objectif de ces gens. Que je sache, ce ne serait pas une position particulièrement fragile que de rappeler que cette invasion fut (est) un échec humain et militaire majeur, que les pertes dans les deux camps sont absolument disproportionnées au piteux résultat obtenu (ou même prévisible à moyen-terme). La vie à Bagdad est, de manière persistente, encore plus insupportable que dans les pires heures du baasisme ; le choléra y a même récemment fait sa réapparition. Il ne me semble pas particulièrement audacieux, rigoureusement parlant, d’accorder à M. Chirac, amoureux avéré de tous les Orients, et à M. Villepin, diplomate de carrière, la pertinence a posteriori de leurs jugements en matière de politique étrangère. On peut bien entendu discuter des détails, mais face à une telle débacle, ramener à de la xénophobie la décision de responsables ayant eu, au moins en partie, raison est du pur révisionnisme.

De même, lorsque le Président de la République s’accorde le beau rôle de dénoncer la sauvagerie de la dictature birmane, et se fait même subitement altermondialiste en pointant du doigt le rôle occulte de Total (la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme : « [Cet] appel ne doit pas dédouaner la France de ses responsabilités. Elle est – jusqu’à présent – le pays qui a le plus freiné le renforcement de sanctions européennes à l’égard de la junte. »), il ne se trouve aucun média généraliste (avec une seule timide exception) pour lui rappeler que son bien-aîmé Ministre des Affaires Etrangères a offert, il n’y a pas si longtemps, le soutien de son aura « humanitaire » au conglomérat pétrolier français. M. Kouchner rédigea et signa en effet en 2003 un rapport dédouanant Total de tout rôle dans le maintien de la dictature et les violations avérées des droits de l’Homme perpétrées par ce régime (travail forcé sur les pipelines y compris). Rapport par ailleurs grassement payé au médecin-ministre sans que sa conscience en soit plus perturbée que lorsqu’il a encouragé des millions d’écoliers dont je fis partie à rassembler des paquets de riz pour les enfants éthiopiens, denrées qui servirent exclusivement à permettre à une dictature stalinienne de déplacer contre leur gré des populations à une échelle jusqu’alors inconnue en Afrique de l’Est.

PS: Seymour Hersh : Shifting Targets, dans le New Yorker. L’administration Bush prépare son opinion publique, de façon fort similaire aux mois qui ont précédé l’invasion de l’Irak, à une attaque contre l’Iran. Mais contrairement à la fois précédente, il est crucial pour George W. Bush d’amener le médiocrement prévisible Mahmoud Ahmadinejad à commettre l’erreur qui déclenchera le conflit, et permettra aux Occidentaux d’invoquer, sinon la légitime défense, du moins la Morale à leur côté lors de l’intervention.

Lorsque M. Kouchner, premier diplomate de France, veut nous faire croire qu’en évoquant publiquement la possibilité d’une “guerre” contre l’Iran il ne veut que nous avertir d’un danger qu’il nous exhorte à éviter, la provocation et la logique dans laquelle elle s’inscrit sont un peu trop transparentes. Je ne crois pas avoir entendu quiconque ne serait-ce que le mentionner… à titre de possibilité.